22
May 12

Une nuit au Chateau

Il est possible que j’ai finalement eu 27 ans pendant les 22 minutes de mon trajet entre le cinéma des Halles où j’ai vu le Wes Anderson qui a ouvert Cannes et mon domicile du Onzième Arrondissement de Paris.
Le film m’a, me semble t’il, rappelé que je n’avais plus 13 ans. Juste après que Haneke, il y a deux jours, a porté à mon attention que, inévitablement, j’allais mourir. Le Festival de Cannes, c’est pas exactement l’endroit rêvé où aller voir des films si l’on a des tendances dépressives.

Je n’ai évidemment pas encore 27 ans. Cela n’arrivera que le 16 juillet prochain (en 2003, je vous aurais mis un lien vers ma wishlist Amazon et un fan m’aurait envoyé un CD de mon artiste préféré (il se trouve qu’en ce moment j’écoute Moderat en boucle en marchant d’un pas rythmé et décidé dans la rue)). C’est un âge que j’ai toujours considéré comme étant la limite nette où l’âge forcément adulte commence. Parce que c’est celui où l’on paie dans les musées, où les banques ne vous font plus d’avantages “jeunes” et où vous ne pouvez plus légalement obliger vos parents à pourvoir à vos besoins vitaux.

De Cannes, je retiendrais des moments fugitifs.
Ce moment, sous la pluie, un parapluie coincé dans le coude gauche, menaçant à tout moment de s’envoler dans la tempête, mon ardoise dans la main gauche sur laquelle j’implorai les passants de me fournir une invitation pour le Haneke, s’il vous plaît/please/por favor, dans la main droite, mon téléphone où, pour vivre plus intensément le moment et lui donner corps et profondeur, je décidais de tweeter mon état.
Ce moment, un autre jour vers 22h40, quelques minutes après avoir obtenu, après une bonne heure de recherche infructeuse, proche de l’abandon, une place pour Reality, par un hasard heureux, je me retrouve à monter les marches depuis le bout, en même temps que l’équipe de Laurence Anyways, aux côtés de Xavier Dolan, Melvil Poupaud, Nathalie Baye et une mannequin blonde de 1m80 que les photographes appelaient sans discontinuer “Anna ! Anna ! Anna !”.
Ce moment, tard dans la nuit, à la soirée Mk2 au Chateau du Cercle. La lumière est rose ou bleue, la musique est forte, je me tourne vers Hugo pour lui demander ce que c’est, il me répond “A New Error” tandis que je dépose un baiser sur la tempe de la coupe de champagne que l’on me tend. Je me sens bien, je danse.

Cannes, du moins pendant le Festival, qualifie complètement à l’appelation de “ville” que Londres, où j’ai passé quelques jours il y a quelques mois, avait échoué lamentablement à acquérir. Il s’agit moins d’urbanisme que d’une question de vie humaine fourmillante mais organisée et qui se rassemble, se pose, parcourt et échange dans un but qui n’est pas exclusivement celui de la consommation. Les gens sont peu dans les boutiques et s’ils s’achètent une glace au détour d’une rue, c’est moins comme un touriste dans les Tuileries un jour de vague chaleur que par pure nécessité de se nourrir après une nuit de 3h et deux films enchaînés de 2h39 pièce.
Il y a un peu de frime et de paillettes. Mais au final, beaucoup moins qu’on l’imagine si l’on s’éloigne un peu du Nikki Beach ou de la Plage du VIP Room.

Il y a surtout tant qu’on est là-bas la pression permanente de l’activité frénétique. Trouver des places pour les films, se lever tôt pour tenter la séance de 8h30 ou de 11h, trouver une, deux, trois invitations pour les soirées des films dans les Villas. Il y a ceux qui bossent et qui doivent courir après chaque séance écrire un papier, rendre une interview, monter un sujet ou voir un client. Et puis une fois place, invit et rendez-vous obtenu, recommencer, recommencer, courir, tout le temps. L’épuisement que l’on ne sent pas, caché par la tension permanente.

Puis rentrer chez soi, le mardi, dans la torpeur d’un Paris abandonné l’espace d’une semaine : tout le monde est à la Villa Inrocks, tant est si bien que c’est là-bas que siège le Conseil Général d’île de France une journée durant.
Le vide s’est subitement imposé à moi. Alors j’ai été voir le Wes Anderson. Puis j’ai vieilli de cinq ans d’un coup.

20
Mar 12

Début – milieu – FIN

Les gens ne vous parlent jamais du milieu d’un film. On entend toujours qu’untel a adoré la fin – mais je ne peux pas te la raconter, ça va tout te spoiler. Ou qu’un autre a adoré le début – tu sais le moment où la fille apparaît et qu’on sait pas encore que… tu l’as vu ? ah, mais je te dis pas alors.

On vénère le spoiler autant qu’on le craint. On se le partage sous le manteau à l’abri des oreilles vierges et chastes de ceux qui n’ont pas encore vu. Et la Fin est le spoiler ultime. Le totem qui différencie “ceux qui ont été” et “ceux qui sont en retard” ; “ceux qui peuvent se permettre de juger” et “ceux qui ne peuvent rien dire, tu ne l’as pas vu”.

On n’entendra jamais quelqu’un dire “ne me raconte pas le milieu !”. Alors même que dans cette comédie romantique quelconque, c’est ce milieu qui constituera exactement la chair de l’ensemble. La fin, on la connaît : Katherine Heigl va sortir avec le rôle masculin.
On vous dira que ce n’est pas la peine d’aller voir Titanic, on sait que Léo meurt et que le diamant, la vieille l’a toujours.

La fin constituera à coup sûr 80% du jugement émis par les spectateurs d’un film à la sortie de la séance.
Je ne dis pas qu’au fond, leur amour pour un film ne tient qu’à cette fin même (quoi que, si, je pourrais l’affirmer, mais j’ai envie d’être modéré), mais que c’est sur elle qu’ils vont tenter de rationaliser leur ressenti, focaliser toute leur auto-analyse de sentiments et finir par s’en convaincre, puis utiliser ces arguments là, rationels, inscriptibles en mémoire de longue durée, pour à leur tour en parler à leurs amis, leurs collègues, leurs voisins, etc.

On entendra sur la fin de ce film que “pour une fois, ça se finit mal, ça nous change, c’est un bon film”. Il faudrait des stats sur ça, sur l’évolution au court du temps de la proportion de films qui se finissent bien/mal/entre les deux. Je crois que ça s’équilibre mais que les films “commerciaux” ont tendance à mieux se finir. Ce qui crée un biais : les mauvais films se finissent toujours bien, alors un film qui se finit bien est mauvais, CQFD. Pourquoi pousser plus loin le raisonnement, celui-là a l’air tout à fait logique n’est-ce pas ?

On saluera un dénouement original et inattendu en disant que c’est un chef d’oeuvre et ceux dans la salle qui auront deviné le dénouement diront que pas du tout, c’est une sombre bouse, j’avais deviné depuis le début. Comme si l’art du scénario consistait uniquement en le maniement de la déception (au sens de l’anglicisme) au détriment de tout le reste, jugé probablement “facile” et considéré comme du remplissage.

Une série de 22 épisodes sera avalée en quatre jours avant la diffusion du Finale. Les 882 premières minutes n’étant en somme  qu’une introduction un peu touffue aux 42 dernières, qui seront attendues, disséquées et analysées vingt-et-une fois plus que les précédentes.

Que dire alors des histoires d’amour que vivent ces mêmes gens ? Une histoire d’amour est censée être un milieu qui ne se termine jamais, une suite de rebondissements (le meilleur et le pire) qui créent un récit (on aime à croire que nos vies sont des récits) in-fini. Comment penser la relation amoureuse sans fin ? Comment émettre un jugement sur sa qualité quand on est en train de la vivre ?
On le fait très bien des expériences passées. Cette fille entendue dans la rue racontait calmement à son pote homo en terrasse qu’elle s’était faite larguer comme une bouse mercredi dernier. C’était la merde de toute manière cette relation, son mec la respectait pas, c’est pour le mieux au final. (il y a de la justification là aussi, mais c’est une autre histoire)
On pourrait pallier à l’absence de fin en l’imaginant. Mais imaginer la fin de son propre couple lorsque tout va bien relève du tabou croisé de superstition, c’est impensable.

Je finis rarement mes livres, je consomme mes séries au rythme d’un épisode par semaine.
J’aime l’attente, l’écoulement tranquille du fleuve du récit.
Je considère que les spoilers ne font qu’accroître mon attention aux détails qui mènent à la révélation et, si le coeur du film ne consiste qu’en cette révélation, de juger si le film se moque ou non du spectateur, s’il est honnête ou non : tant qu’à être une pure construction, autant qu’elle tienne debout.

Les histoires d’amour quant à elle sont, en plus de ne pas avoir de fin, pleines de spoilers. Ça ne les rend pas moins agréables pour autant.

01
Mar 12

Trajet quotidien

Mon trajet quotidien de treize minute capturé sonorement.

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11
Feb 12

Élégance de code

Un jour, en entretien d’embauche, juste avant de me poser des devinettes destinées à évaluer ma capacité à raisonner out of the box (il s’est avéré que sur les quatre devinettes, je connaissais les quatre et que deux d’entre elles ont eu droit à un post dans ces colonnes, on repassera donc pour le out of the box) on m’a demandé si, pour moi, un code pouvait être “beau”. J’ai été surpris qu’on me pose cette question. C’est une question que j’aurais adoré poser moi-même en entretien, mais je n’ai jamais eu l’occasion d’avoir face à moi quiconque méritait qu’on la lui pose. J’étais flatté donc de la recevoir.

J’ai répondu que oui, un programme pouvait être beau. Puis on m’a demandé pourquoi. Je me suis un peu emmêlé les pinceaux, parce que j’étais stressé d’une part (j’avais envie du poste, c’était une boîte sympa)(spoiler : je l’ai pas eu) et parce que la beauté (je préfère le mot élégance dans ce cas là) est une notion assez fugitive pour que sa définition soit malaisée si l’on est pris au dépourvu.

L’idée la plus importante dans ce qui définit l’élégance d’un morceau de code selon moi, tient dans l’organisation de son exécution. Un morceau de code beau/élégant est sa propre documentation et si une notion purement technique vient à être nécessaire pour le bon déroulement des opérations, cette technicité est clairement isolée et peut tout à fait ne pas être comprise en détail par le développeur suivant sans nuire à la compréhension globale.
Vient à cela s’ajouter une autre notion mais qui est plus large et qui s’appliquer à tout un tas de domaines, notament artistique. C’est l’idée que l’œuvre déclarée belle dépasse (ne serait-ce que d’un chouïa) l’intention du créateur. Quand Conway développe l’algo du jeu de la vie, il n’a aucune idée qu’au-delà des règles simples de computation qu’il donne, on va pouvoir en faire ça :

(ce gif me fascine)

Je termine ma définition floue par un « Et pour vous ? » et le mec me répond « Pour moi, c’est beaucoup plus simple, il faut que le programme soit clair et fonctionne ». Je me redresse sur ma chaise  : « Enfin on ne peut tout de même pas dire que

void function void_function(){}

est une belle fonction si ? Là, on s’ennuie ! » Il a sourit puis a dit « Passons aux devinettes logiques pour voir comment vous réfléchissez face à des problèmes nouveaux. »

06
Jan 12

Albums photos

Quand je feuillette des albums photos, je vais très vite parce que le souvenir pur m’intéresse davantage que ces images fixées.

Il m’arrive parfois de regretter n’avoir pas davantage de photos d’évènements passés. Ce séjour en Allemagne, en quatrième par exemple. C’était à Schwerin, ex-RDA, j’avais un corres’ avec lequel nous avions échangé deux lettres et il m’avait hébergé une semaine avant que ma famille ne rende la pareille. J’ai évidemment oublié son nom. Le premier jour nous étions aller traîner au centre commercial, et dans la semaine nous avions traîné avec Laetitia, une fille de ma classe qui avait déjà des rapports sexuels, et son allemand, Axel, dont on appris quelques années plus tard (ils étaient restés vaguement en contact) qu’il s’était engagé dans le parti néo-nazi allemand. Nous allions au Gymnasium suivre des cours avec nos professeurs dans des salles gentiment prêtées par l’établissement ou alors en cours avec nos hôtes respectifs. Il me semble que ni Laetitia, Adeline, Élise ou moi (à l’époque je traînais déjà avec une majorité de jolies filles) ne savions jamais si c’était l’une ou l’autre des options qu’il fallait suivre, le calendrier étant très flou. Mais nous évitions soigneusement le cours de sport par tous les moyens. À quinze heures, nous quittions l’établissement en tram pour aller faire les touristes dans un chateau ou un centre commercial puis, vers dix-sept ou dix-huit heures, on se réunissait dans un HLM désaffecté remplit de graffitis.
De ce séjour, il ne me reste qu’une seule photo, devant le bus, au moment du départ. Davantage de photos auraient été utiles pour mieux fixer les quelques lieux visités. Pour que mon esprit puisse déclarer “Je connais Schwerin” et non seulement “J’y ai été, je crois”.
D’autant que cette photo elle-même est un souvenir, je n’ai pas la moindre idée d’où se situe son support physique.

Il m’est apparu hier en déclarant “Il faut absolument que j’aille à Hong-Kong” sur Twitter que je n’aimais pas “les voyages”. À aucun moment il ne me viendrait à l’esprit de dire à une fille pendant une date que “j’aime les voyages” ou de marquer ça sur mon CV.

Je suis fasciné par New-York (de moins en moins). J’aime Chicago, Amsterdam et Tokyo. Je connais Florence, Venise et Rome. J’aime (ou moins) les souvenirs que j’ai dans ces endroits par contre toutes les photos que j’ai de ces séjours m’ennuient profondément. Elles ne fixent que la banalité de ma présence avérée sur le sol de ces villes. Aucune de ces photos, même (et surtout) prises par moi (mais peut-être dois-je là simplement blâmer mon incompétence de photographe) ne traduit réellement les impressions et souvenirs du moment. Je crois que ce serait encore pire si c’était filmé. De Chicago, par exemple, que je tiens comme la ville que j’ai visité la plus riche architecturalement (mention spéciale à Florence), je n’ai aucune preuve visuelle à offrir à la plèbe grouillante de mes amis Facebook. Aveux d’échec a priori, de mon dernier séjour à Florence (que je visitais pour la seconde fois), je n’ai fait qu’une seule et unique photo.

Quand ma grand-mère sort ses vieux albums (c’est une image, elle ne le fait jamais), ou si l’on m’invite à une soirée diapos (dieu merci ça ne m’est jamais arrivé) c’est une hantise parce que la photo (ou pire, la vidéo) devient l’objet premier de la séance alors qu’il ne devrait, au mieux, qu’être support. Ce support que l’on sortira éventuellement et incongrument au milieu d’une phrase interrompue du récit d’une aventure passée (il y a des gens qui racontent mal et dont les aventures passées, quand bien même extraordinaires, sont d’un ennui sans nom, mais c’est une autre affaire) pour appuyer ses dires, parce qu’on n’excelle pas dans l’art de la description, que la chute de l’anecdote est visuelle ou que simplement “une image vaut mille mots”. Je préfère que l’on me raconte avant de me montrer. Et je préfère me raconter à moi-même ma propre histoire reconstruite de mes souvenirs plutôt que de me voir imposé la factualité de ma moustache de trois jours face à la skyline de Chicago.

Je ne nie pas que les bons photographes savent nous raconter une histoire mais ceux-là n’organisent pas de soirée diapo.

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