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Un an après

Dans la collection les inédits de Ju :
Daté du 28/01/2004, en texte intégrale

Mes doigts blancs virevoltent au-dessus du clavier noir du portable. L’écran noir se blanchit de petits caractères blancs. Quelques lignes encore et j’aurais terminé mon oeuvre.
Je n ‘aurais qu’à tester et à éliminer ce qui ne me plaît pas. Définitivement.
Un cordon noir sort du côté droit de l’appareil, court le long de mon cou, rejoint mes oreilles. Il me chatouille, mais ça n’a aucune importance, ça fait longtemps que je ne le sens plus, que j’ai éliminé la sensation. Eliminée. Après avoir été selectionnée.
La musique est rythmée et je tape en cadence. Rien n’existe plus que les paroles d’un chanteur déprimé par une hypothétique séparation et les petits caractères blancs devant mes yeux.

Je sors une feuille de papier d’un tiroir. Je m’asseois sur le fauteuil réalisateur en tissus bleu marine un peu usé, allume le spot qui éclaire d’une lumière blanche trop ébloussante la feuille. Mon stylo. Attrappé du bout des doigts.

“Chère Mademoiselle de … ,” j’écris.

La porte s’ouvre en grinçant. De ma place, je la vois entrer mais je lance un «c’est toi ?» pour la forme. «T’as pensé…» elle commence. «Oui, dans la chambre» je lui répond «je suis occupé» j’ajoute.
«Tu fais quoi ?»
«J’écris»
«T’en as pour longtemps ?»
«Je ne sais pas. Je pense»

Je cherche les mots pour commencer. La feuille est presque trop blanche. Et ce “Chère Mademoiselle de … ,” me semble artificiel. J’attrape le papier à pleine main, le chiffonne en une petite boule que je balance loin de moi.
Elle intercepte le projectile :
«Oui, pour longtemps»
«Peut-être»
«Je sors avec Val ce soir, tu veux…»
«C’est que… Mais vas-y.»
Elle s’approche, dépose un baiser délicat sur ma tempe gauche.
«A ce soir»
«A ce soir, je rentrerais pas tard je pense»
«De toute façon je ne serai pas couché»
La porte claque.

La musique reprend. Les pas du voisin au-dessu. Les voitures dehors. Je me lève, je m’asseois en tailleur sur le canapé. J’attrape le journal. mais je n’ai pas envie de lire.
“Je ne sais plus si tu me déteste encore” j’ai envie d’écrire. La phrase est jolie? mais trop ambigüe. Il faut que je sois plus franc, plus direct.
“J’ai pensé à nous” je pourrais mettre. Le stylo esquisse déjà le mouvement pour coucher les pattes de mouche. L’ordinateur sur le bureau a bippé. Une erreur à corriger. Quelle importance ? J’ai ma santé à sauver.
“Quelquechose est cassé” j’écris enfin “quelquechose que j’ai cassé” j’ajoute. J’ai comme un vague sentiment que c’est de ma faute. Je ne sais pas.

Je me lève, regarde par la fenêtre le soleil qui se couche. Derrière les toits les tons roses et orangés s’entremêlent et les nuages se décomposent en filaments plus clairs. Joli.
“Mon amour te manque” je pense. Trop provoquant. Je cherche quelquechose de plus subtil. Il n’y a que du lait dans le frigo? J’en bois quelques gorgées.
“J’ai depuis longtemps cessé de chercher à te séduire” je marque “tu m’as échappée, je n’ai pas cherché à te rattrapper. Parce que c’était irrémédiable.” Et la suite vient tout de suite. “Puis j’ai perdu l’habitudede te chasser, de te séduire” Et je termine “Aujourd’hui, j’en fais les frais”
“Tucherches encore celui qui te désirais. Il n’est plus. Pis, il en désire une autre”.

Bruit de clef dans la serrure.
«Déjà ?»
«Oui, c’était complet»
Elle s’approche, jette un coup d’oeil par dessus mon épaule, sa joue contre mon oreille.
«Alors, bien avancé ?»
«Je ne sais pas» je lui réponds
«Tu veux que je te laisse ?»
«Comme tu veux, tu ne me déranges pas.»
Puis elle s’éloigne. Je la suis du regard un instant, mais à la périphérie de mon champs de vision la tâche blanche du papier m’appelle.
“Je t’aime toujours” j’écris “mais tu n’es plus l’objet de toutes mes attentions”. Je regrette d’avoir écrit ça.

Je me lève. Elle est là, recroquevillée sur le canapé, les yeux fixés sur l’écran de la télévision. Elle détourne son regard.
«T’as fini ?»
«Pas encore, mais c’est assez pour ce soir»
«Je pourrais lire ?»
«Non» je lui réponds
«Pourquoi ?»
Elle me fait les yeux doux, je pourrais craquer si j’en avais envie.
«Ca ne te plairait pas»
«D’accord» elle lance d’un air faussement résigné.
«Bon si tu veux…»
Je lui tends la lettre. Ses yeux la parcourent en oscillant de gauche à droite, une moue légère dessinée sur les lèvres.
«Tu l’aimes toujours» elle demande
«Oui» je répond
«Et moi ?»
«Aussi»

Je laisse passer le silence de rigueur. on en venait toujours aux mêmes questions. Est-ce que je l’aime. Oui. «Mais ?» elle dit pour interrompre le silence. «J’ai cessé de la séduire» «Ouis, c’est ce que tu dis là-dedans, ça veut dire quoi ?» «Que j’ai cessé de jouer le rôle du garçon essayant vainement de devenir son petit ami» «Vraiment ?» «Oui, vraiment» «Tu regrettes ?» «Non, j’y ai gagné une amie» «Et ?»
Je n’ai pas envie de poursuivre. j’ai envie de me dédoubler et de bien délimiter le problème.
«Et si on en parlait demain» je tente
«Non non non t’es là et demain tu auras oublié»
«Non»
«Elle m’aime bien ?»
«Pourquoi tu poses cette question ?»
«Je ne sais pas, pour savoir… Je suis sûre qu’elle est jalouse !»
«Tu dis n’importe quoi. Et puis elle n’a aucune raison d’être jalouse. Et puis c’est pas son genre. Et puis on arrête là»
«Comme tu veux !»
«Qu’est-ce tu regardais ?»
«Chais pas, une connerie…»

Bruit de volets qui s’ouvrent dans les appartements voisins. Sonnerie du réveil. Radio dans la cuisine.
«Il est huit heures, les inf…»
Elle est déjà réveillée. La lettre est pliée en quatre, sur ma table de chevet. Il faut que je la termine? Sur le ventre
“Je veux trouver n intérêt à te séduire à noueau, cet intérêt, c’est peut-être l’espoir que tout redevienne comme au temps où tout était agréable. C’est un pari. Pas vraiment risqué.” Les mots viennent tout de suite.
“Peut-être que ce sera un autre échec, que tu ne m’en détesteras que plus encore… Au moins j’aurais essayé…”. Puis je termine.
“Gros bisous. Je pense à toi. Jtè. Ju”

Je me lève, enfile rapidement des vêtements pris au hasard dans la grande armoire.
Je glisse l’enveloppe dans la poche de ma veste, pui, d’un pas lent j’entre dans la cuisine. Le petit-déjeuner est prêt. Elle m’attend, un grand sourire inscrit sur ses lèvres.
«Bien dormi ?»
«Oui, ça va»
«Et ta lettre, tu la postes aujourd’hui ?»
Puis, glissant innocemment une main dans ma poche pour sentir le papier raidi par les pliures je lance :
«Non, je l’ai jetée finalement.»

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