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Dirigeables

« Pour un homme persuadé de son incapacité à pouvoir changer l’ordre des choses, j’ai bien peur d’être responsable du monde dans lequel vous vivez. »

Florent rejeta son stylo Bic bleu sur le tableau de bord et mit le contact. La Porsche noire recouverte de fientes de pigeon s’ébranla sans un bruit et s’engagea le long d’une avenue bordée de marronnier. Le jeune homme se fit la remarque qu’à l’heure qu’il était, il aurait pu se trouver sur une estrade, derrière un pupitre à prodiguer des remerciements à ses parents, ses amis, ses pairs, mais en vérité, personne dans cette liste ne l’avait vraiment aidé. C’est pour cela d’ailleurs qu’il avait préféré rester à Paris. Et ce soir, plutôt que de repousser l’écriture de ses mémoires en s’abandonnant au désœuvrement, il les repoussait en acceptant une invitation à diner de la Duchesse. Il ignorait qui serait les autres convives et cela était au-delà de ses préoccupations.

Au moment où Florent éteignit l’unique phare de son coupé, un dirigeable passa lentement devant la pleine lune, en route vers quelque destination lointaine. Dans cette obscurité éphémère, seulement guidé par la lumière de l’interphone, il se dirigea vers la porte d’un hôtel particulier, présenta son invitation devant l’œil électrique puis un cliquetis fit tressaillir la porte.

La Duchesse, probablement prévenue par un majordome, descendait les marches justement pour l’accueillir. La Duchesse s’habillait toujours de manière sophistiquée et le fait que ce soir l’Électrice soit présente n’était pas la raison principale de cette débauche de tulle et de taffetas.
« Ce n’était pas la peine de descendre !
— Je préférais vous prévenir avant que vous ne m’en vouliez…
— C’est un traquenard ?
— Non, juste une réunion du Club.
— Vous êtes inscrite au Club ?
— Ça vous déçoit ?
— Je suis surpris, surtout… Comment va le Duc ?
— En voyage. Il revient bientôt. Je crois. »

L’escalier donnait directement sur la salle-à-manger. Autour d’une table haute en verre, le groupe des invités se partageait quelques bouteilles d’alcool blanc. Du Martini probablement. L’Électrice s’esclaffait bruyamment, les autres riaient par mimétisme.
« Suis-je le seul invité masculin ?
— Vous verrez, elles sont toutes très sympathiques. »

Florent s’assit entre une Comtesse de province et une Marquise qui ne semblait pas plus connaitre l’intérêt du Club que lui-même. Elle ne restait à Paris que pour quelques jours, entre deux vols qui l’emmenaient autour du monde. Elle connaissait une amie de l’Électrice et cette dernière avait gentiment proposé de l’héberger. De l’autre côté, la Comtesse laissait transparaitre un mélange d’ennui et de mal à l’aise qui se manifestait essentiellement par un mutisme persistant. Celle-ci avait connu l’Électrice avant la Déclaration d’Indépendance et toutes deux s’étaient retrouvées par l’intermédiaire du Club.

Puis ce fut l’heure de partir. Saluant sa voisine, Florent lança :
« Marquise vous reverrais-je ?
— J’en doute. »
A quelques pas de là, la Duchesse émit un bref rire mais ne fit aucun commentaire tandis qu’elle grimpait dans la Porsche, pas même sur celle-ci.
« Ce ne fut pas si horrible, n’est-ce pas ?
— Un peu déçu par l’exquise Marquise…
— Vous auriez envisagé une relation distante ?
— Non, effectivement. Je n’ai pas votre passivité. »

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Pour un homme persuadé de son incapacité à pouvoir changer l’ordre des choses, j’ai bien peur d’être responsable du monde dans lequel vous vivez.

Tout a commencé par un évènement dont je ne suis pas responsable cependant. Le matin du 10 Septembre 2001, lorsque les 11471 bombes ont explosé et détruit autant de puits de pétrole, de plateformes de forage et de raffineries tout autour du monde, j’étais encore sous ma couette dans mon petit 20m² miteux du dix-huitième Arrondissement. Quand la Bourse s’est effondrée mon réveil n’avait même pas encore sonné. Et lorsque j’ai allumé mon portable, les journaux titraient l’apocalypse. Les experts de première minute annonçaient que le monde tel que nous le connaissions aurait disparu dans les deux mois suivants si personne ne trouvait un substitut efficace au pétrole.

Le lendemain matin, le Conseil de Sécurité de l’ONU votait l’interdiction de vol pour tous les avions afin de tenter de préserver encore un peu les réserves restantes. Trop tard cependant pour empêcher deux vols charters de s’écraser dans les Twin Towers de New-York.

Au même moment Charlotte sonnait à ma porte. En pleurs, elle s’est jettée dans mes bras avant que je n’ai le temps de réagir. Je l’ignorais si impulsive. J’imaginais qu’elle faisait partie de ces gens touchés subitement par la dépression et la perspective d’un avenir incertain, comme ils disaient à la télé. Elle n’a pas dit un moment. Je l’ai allongée doucement sur mon lit et elle continuait de m’aggripper comme si elle avait peur que je m’en aille. Je chuchotais quelques mots rassurants et elle s’endormit. Ses joues étaient douces sous les larmes, ses cheveux sentaient la pomme fraîches et de toute manière j’étais emprisonné, alors je me suis endormis à mon tour.
Quand je me suis réveillé à nouveau quelques heures plus tard, elle avait disparu de mes bras, mais les bruits d’eau dans la salle-de-bain trahissait sa présence dans mon appartement. Encore un peu étourdi par trop de sommeil, je titubais vers le couloir. Charlotte prenait un bain moussant. Elle semblait bien plus apaisée.

« J’ai pris la liberté de dévaliser ton frigo…
— Ah ? Je n’ai pas eu le temps de voir ça
— … et de me faire couler un bain
— Ton appartement a brûlé ?
— Non, c’est que…
— Tu t’es soudainement rendue compte que j’étais l’homme de ta vie et tu veux t’installer ici ? »

Elle rit. Puis son visage s’assombrit.

« C’est Maxime… il perd la mémoire. 2,5% toutes les heures a dit le neuropsychologue.
— C’est grave ?
— Quelle heure est-il ?
— Quinze heure passée.
— Alors je ferais mieux d’appeler avant qu’il ne m’ait oubliée complètement. »

Dans la rue, les gens faisaient la queue pour entrer dans le Monoprix. La télé avait dit qu’il ne fallait pas craindre les pénuries. Il n’en avait pas plus fallu pour que les gens comprennent que des pénuries, il y en aurait. Et puis il restait suffisament de vieux vivants pour raconter leurs histoires de ticket de rationnement de pendant la dernière guerre.
Charlotte s’est définitvement installée chez moi deux jours plus tard. La queue devant le Monoprix avait décru quand tout le monde s’était rendu compte que les livraisons continueraient à avoir lieu pendant encore quelques temps. Les médias disaient deux mois. Je pariais plutôt sur deux semaines.
Charlotte dormait sur un matelas à eau que je possédais depuis des années mais que je n’avais jamais déballé et faisait la cuisine. Pour la première fois depuis bien longtemps, j’ai pu manger chez moi quelquechose possédant du goût.

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