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Une soirée à St Malo (2)

Après avoir expliqué à ses invités le fonctionnement théorique d’un Billet au Porteur, Eliza complique un peu les choses, à commencer par le contrôleur-général de France qui, jamais, ne mettrait les pieds à Lyon. Mais d’abord, elle répond à quelques questions légitimes de la part des protagonistes de la saynète précédente.

Traduction de The Confusion (pp 360-366) de Neil Stepenson.
Les mots et expressions en français dans le texte sont repris en italique.

“Je suis le contrôleur-général de France, madame ; je sais parfaitement ce qu’est un Billet au Porteur.” Pontchartrain avait réussi à diriger Eliza vers un recoin et lui murmurait ceci du bout des lèvres sur un ton inhabituellement désagréable.
“Et je connais votre titre et vos pouvoir, monsieur, ” répliqua Eliza.
“Donc si vous avez davantage à nous dire concernant The Mint, c’est avec plaisir que…”
“Chaque chose en son temps, monsieur !”
Madame de Bearsul était en train de faire une scène du côté de “Londres”, le genre de chose qu’elle faisait à merveille. “J’ai donné tous mes jetons à Monsieur Dubois, mais en échange de quoi !? ”
“De Billets écrits de la main de celui qui est Ditta di Borsa. Aussi valables que de la monnaie.”
“Mais ça n’est pas de la monnaie !”
“Mais, Signore Punchinello, vous pouvez les transformer en monnaie ou en n’importe quel autre type de valeur en les apportant dans une des échoppes de Lothar.”
“Mais il est à Lyon et je suis coincé à Londres !”
“Pour tout dire, il est à Leipzig, mais ça n’a aucune importance, il a un bureau à Londres. Après que l’Usurpateur ait pris le trône, des tas de banquiers d’Amsterdam ont franchi la mer et sont venus s’installer là-bas…”
“Attendez ! D’abord Lothar était à Lyon, puis Leipzig, puis Amsterdam, et maintenant Londres ?”
“Tout ça c’est la même chose, toutes ces villes sont des étapes dans la tournée de Mercure.” Et Eliza étendit un bras dans un groupe de jeunes hommes alcoolisés, en extirpa un des cousins Lavardac puis le pria de s’asseoir à la table de backgammon. “Voici le commis de Lothar à Londres.” Elle attrapa un second jeune homme qui avait ricanné en voyant le sort du premier et le posta dans la gallerie entre les deux salons, appelant cet endroit Amsterdam.
“Je me dois de faire objection ! (Excusez moi d’adresser directement, mais j’essaie de m’habituer à ce rôle de banquier saxon” lança le mari d’Eliza.
“Et vous êtes splendide dans ce rôle, mon amour” répondit Eliza, “Quelle est votre objection ?”
“A moins que ces gaillards sous mes ordres à Amsterdam et à Londres ne soient nobles, ce qui, il me semble n’est généralement pas le cas…”
“Effectivement pas, Étienne.”
“Bien, donc si ils ne sont pas de revenus propres, il semblerait que cela signifie que.. ” et là Étienne commença à rougir “excusez moi, mais ne suis-je pas dans l’obligation de…” et il hésita jusqu’à ce qu’Eliza et Pontchartrain lui adressent tout deux des mines encourageantes “eh bien, les payer” il avala à moitié ce terrible mot “je ne sais pas, pour qu’ils puissent… acheter… de la nourriture, ce genre de chose, en supposant que c’est ainsi qu’ils se fournissent ? Car je les imagine mal possédant leur propre ferme s’ils vivent ainsi en ville”
“Vous devez les payer” déclara Eliza clairement et fermement.
Étienne tressaillit “Eh bien, tout cela me semble pas valoir la peine de tous ces tracas de prendre de l’argent ici, d’envoyer des Billets par ci et des avisas par là pour finir par donner cet argent à Signore Punchinello au final.” Incertain, il scruta les visages alentours, comme pour sonder les esprits, et tout le monde opinait profondément, comme pour signifier que le duc d’Arcachon avait effectivement pointé quelquechose d’important. Tous les visages se tournèrent alors vers Eliza.
“Vous gardez une partie de l’argent au passage” expliqua Eliza.
Tout le monde sursauta de la même surprise que si elle venait de dévoiler une statue en or massif.
“Oh, eh bien, ça explique tout !” s’exclama Étienne.
“La somme perçue par Pierre Dubois à Londres n’est pas aussi importante que celle que je vous ai donné,” expliqua Pontchartrain. Puis, il se tourna vers Eliza. “Cependant, madame, j’habite à Paris.”
Eliza se dirigea vers un coin opposé du Petit Salon et fit une tape sur le clavecin. Pontchartrain s’excusa de Lyon et s’assit au clavier. Puis, pour s’occuper et fournir un fond musical au second acte de la saynète, il se lança dans un air de Rameau.
Eliza s’en prit ensuite à un Comte entre deux âges habillé d’un uniforme de capitaine de galère. Jusqu’à présent, lui et un ami disputaient une partie de billard. “Vous, serez Monsieur Samuel Bernard, prêteur pour le Roi.”
“Je dois jouer un Juif !?”  répondit le Comte dégoûté.
La musique se fit hésitante. “C’est un homme remarquable, le Roi en dit beaucoup de bien, monsieur,” dit Pontchartrain avant de reprendre son morceau.
“Mais maintenant il n’y a plus personne à Lyon !” constata Étienne.
“Bien au contraire, il s’y trouve Monsieur Castan, un vieux confrère de Monsieur Bernard” dit Eliza, traînant celui qui fut l’adversaire de billarsd du Compte un instant plus tôt, vers la chaise encore chaude quittée par Pontchartrain.
Le niveau sonore de la pièce avait sensiblement augmenté ces dernières minutes, le capitaine de galère jouant Samuel Bernard ayant pris la posture d’un bossu faisant de l’oeil aux dames tout en se grattant le menton. Pendant ce temps, la foule du côté de “Londres” et de “Amsterdam”, constituée essentiellement de jeunes gens, commençait à s’impatienter en se livrant à toute sorte de Transactions non-authorisées.
“Allez me chercher de l’oseille” ordonna Eliza à une servante.
“De l’oseille, madame ?”
“Oui, de l’oseille, à la cuisine ! Et quelquechose comme grand saladier vide. Dépêchez-vous !” La servante partit vite fait. “Faîtes place tout le monde ! L’Acte Second commence maintenant. Monsieur le compte de Pontchartrain, continuez donc à jouer votre chatoyante musique, elle convient parfaitement.” En effet, ceux parmi les invités à qui l’on avait pas attribué de rôle commençaient à danser, de telle manière que “Paris” ressemblait déjà à un haut-lieu de beauté, de culture et de romance.
“Comme il vous plaira, madame” accepta Pontchartrain.
“Maintenant, je suis Mercure. Et je déclare que vous possédez de l’oseille.”
“De l’oseille, Mercure ?” Ponchartrain la regarda avec curiosoté mais continua à jouer.
“Il est rare que vous en voyez la couleur, bien évidemment, et vous n’en manipulez jamais. Pourquoi non, puisque vous êtes membre du Conseil d’en-Haut et un confident fidèle du Roi Soleil. Mais vous savez que vous en avez.
“Et comment le saurais-je, Mercure ?”
“Parce que je l’ai murmuré à votre oreille. Vous avez un millier de jardins dans lesquelles de l’oseille est cueillie tout le temps. Maintenant, rapprochez vous de Monsieur Bernard et faîtes lui savoir.”
Monsieur Bernard n’eut pas besoin d’être appelé. Utilisant sa queue de billard en tant que canne, il tituba jusqu’à la table — sa mimique d’un Juif ayant été perfectionnée — et se pencha tout proche de Pontchartrain en se frottant les mains.
“Monsieur Bernard, j’ai de l’oseille.”
“Je vous crois monsieur”
“Et j’aimerais que, oh, une centaine de bouquet d’oseille soient livrés sans danger ni emcombres entre les mains de Monsieur Dubois à Londres.”
“Attendez !” ordonna Mercure, “vous ne connaissez pas encore le nom de votre créditeur à Londres.”
“Bien, alors… Écrivez ce Billet à l’ordre de l’un de mes agents à déterminer plus tard.”
“Qu’il en soit fait ainsi mon seigneur !” annonça “Bernard” puis se tourna vers Eliza en quête de la suite.
“Allez annoncer ça à votre ami,” indiqua Eliza.
“Je n’ai droit rien ?”
“Monsieur ! Vous avez droit à la parole du contrôleur-général de France ! Que voudriez-vous demander de plus ?”
“C’était juste pour savoir”, répondit “Bernard” avec un léger ressentiment, puis il traversa le Petit Salon en boitillant jusqu’à “Lyon” où son partenaire de billard l’attendait. “Mon vieux, bonjour. Monsieur le comte de Pontchartrain a de l’oseille et en veut cent bouquet à Londres.”
“Très bien,” déclara “Castan” après que Mercure lui ai fournit ses dialogue sotto voce. “Lothar, si vous vouliez bien procurer cent bouquets d’oseille à notre homme à Londres, je serais prêt à vous offrir cent dix bouquets ici même.”
“Grands dieux ! Où est cet oseille ?” s’enquit Étienne, un peu surpris de ne pas traiter directement en argent comme la première fois.
“Je ne l’ai pas sur moi à cet instant,” répondit “Castan” qui avait été un peu plus rapide qu’Etienne à comprendre où les choses allaient en venir, “mais mon ami Monsieur Bernard a entendu dire par Monsieur le comte de Pontchartrain qui le tenait de Mercure lui-même qu’il y a surabondance d’oseille et que donc, en vue de tous ces témoins…”
“On les appelle Le Dépôt,” précisa Eliza en indiquant les quelques personnes rassemblées autour de la table.
“… je vous affirme que je vous paierai cent dix bouquet d’oseille d’ici quelques jours.”
“Très bien,” dit “Lothar” après avoir reçu la permission d’Eliza.
Quelques minutes furent ensuite passées à la rédaction des papiers nécessaires. Pendant ce temps-là, Eliza avait plongé ses mains dans un grand tas d’oseille odorante récupérée à la cuisine par un commis, et le sépara en deux parties, l’une plus petite que l’autre. Elle plaça la petite dans une coupelle à fruit vide, qu’elle emmena dans le Grand Salon et déposa violemment sur la table de backgammon au grand étonnement de Madame de Bearsul. “Séparez ce tas en deux et continuez à découper en deux les moitiés jusqu’à ce que vous obteniez trente-deux petits bouquets,” décréta “Mercure” puis disparu avant que Madame de Bearsul n’ai le temps de geindre. Eliza récupéra le grand saladier avec le plus gros tas d’oseille et le plaça entre les main du jeune banquier qu’elle avait placé à “Amsterdam”. Trois jeunes invités, entre huit et douze ans, s’étaient réunis autour du backgammon, avaient renversé la coupelle de fruit dans un coin et commencé à découper le tas d’oseile en petit bouquets. “Très bien, vous êtes The Mint et ce coin, c’est la Tour de Londres”. Puis, constatant leur enthousiasme un peu trop prononcé, elle les avertit : “Rappelez-vous, je n’en veux qu’une trentaine”.
“On croyait qu’il en fallait cent !” s’étonna le plus vieux des enfants.
“Oui, mais il n’y a pas assez d’oseille à Londres pour en faire autant.”
À “Lyon”, on avait maintenant fini les papiers. Une innovation avait été rajoutée : cette fois-ci, “Lothar” avait rédigé le Billet,non plus pour “Dubois”, mais pour “Castan” assis face à lui. “Castan” du alors le modifier pour mettre le Billet à l’ordre de Monsieur Dubois. La date de validation quinze minutes dans le futur. “Castan” le remit à “Dubois” dans les environs de “Lyon” à 4h12 et “Dubois” après un détour pour prendre une gorgée de cognac, arriva à Londre à 4h14 où il le remit à “Punchinello,” qui le compara, comme précédemment, à l’avisa, et nota l’heure. Elle s’apprêta à inscrire “accepté” en travers quand “Mercure” de sa main diligente l’arrêta.
“Stop ! Réfléchissez. Votre crédibilité est dans la balance. Combien d’oseille avez-vous ?”
“Punchinello” porta son regard vers la “Tour de Londres” où trente-deux petits bouquet étaient disposé en une grille de huit par quatre.
“Ceux là ne vous appartiennent pas”, précisa Mercure. Elle les plaça dans la coupelle à fruit et donna celle-ci au cousin Lavardac jouant le rôle de l’émissaire de Lothar à Londres.

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