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Mensonge & Trahison

La réalité de la délinquance, c’est qu’en général, elle est faite largement plus par bêtise que par méchanceté ou envie de nuire. (Au passage, il se trouve que depuis que j’ai installé la nouvelle version de WordPress je n’avais pas écrit de texte ici, c’est plutôt agréable cette nouvelle interface).

Prenons le cas de Benjamin (le prénom a été changé afin de préserver son anonymat). Il porte une mèche et n’assume pas vraiment d’être blond. Plus jeune, il a vécu dans un pays lointain où l’on parle anglais avec un fort accent du Colorado, puis de retour en France, grand fumeur (pas de Havanes), il a trouvé le moyen de se faire virer de deux lycées.
Ses parents, dans une sorte d’aveux d’impuissance (ou de méchanceté cruelle et terrifiante, mais ce n’est pas la version qui me semble la plus crédible) l’envoie en pensionnat dans une petite ville de montagne où vivent ses grands-parents.

Le garçon est très sympathique. Il a entre seize et dix-huit ans (non inclus) et est en classe de seconde. Jusque là rien de bien extraordinaire. Sauf que le garçon est persuadé d’être un gangster, un bandit, que sais-je alors qu’il n’est qu’une vulgaire racaille. C’est cruel à dire, mais lorsque l’on s’est fait virer de deux lycées (et presque du troisième), il y a peu de chance de jamais finir génie du mal. Déjà, rien que parce que cela signifie que l’on n’a pas pris conscience, jamais, que l’on pouvait se faire choper et que donc on n’a jamais travaillé sa discrétion.

Aujourd’hui, notre Benjamin avait rendez-vous avec “un pote à lui”. On finit un petit peu plus tôt le ski pour que Benjamin puisse être à son rendez-vous. “Il vous ramènera dans son 4×4” nous promet-il à mon cousin et à moi. Quelques minutes d’attente au chalet, un coup de téléphone et Benjamin nous propose, “pour s’avancer” d’aller marcher sur la route. Trois-quart d’heure plus tard, toujours personne. Pour passer le temps Benjamin place des gros morceaux de neige sur la route, dans un virage, histoire d’emmerder un peu les Clyo qui passent. Enfin arrive un type, quelques piercings, la coupe militaire, accompagnés de sa copine à la coloration bicolore (blond dessus, noir en-dessous, comme ma coiffeuse du temps où j’allais chez Dessange à côté du Concorde Lafayette) qui s’arrête et se gare juste là, ne va pas plus loin. Il ouvre son coffre. En sort deux boîtes. “Le gun” il annonce pour la première, “le loader” il annonce pour la deuxième. Je me rappelle que Benjamin avait parlé d’un pote qui allait lui vendre son équipement de paintball. Effectivement, c’est ça puisqu’il enchaîne “Je vends le casque aussi” — “Combien ?” — “50” — “Ouais non, je vais pas le prendre”.
Le prix, lui, a déjà été négocié à l’avance, c’est trois cents euros. Ouais, trois cents, rien que ça. La livraison, elle, pas encore. Benjamin propose que le pote lui passe au lycée après les vancances. L’autre lui dit que ça ne passera jamais. Le deuxième est moins bête. Il est plus vieux. Il sait que si il débarque avec un pistolet de paintball (“c’est un catégorie 6, ça passera jamais”) il va se faire avoir et que la transaction sera foirée. Benjamin insiste, il ne veut pas que ses grands-parents le voit avec le matériel. Et il ne peut pas le prendre maintenant, il n’a pas encore l’argent. Évidemment, le vendeur ne sait pas encore ça. Ou peut-être qu’il le sait et comme il est moins bête que l’autre, il espère en tirer profit. Comment, je ne sais pas, je ne suis pas un gangster moi. Le vendeur finit par lui laisser l’arme sans demander d’argent en retour. Il lui laisse même quelques balles.

Sur le chemin du retour, Benjamin nous assène sa science du paintball apprise dans une pochette surprise. Puis, au détour d’un chemin sort un “je me demande comment je vais faire pour demander les 300 euros à mon grand-père”. Ouais, parce qu’en plus de ça, il va extorquer l’argent à son grand-père.
D’ailleurs, il a trouvé comment, il vient de m’envoyer un sms pour me dire qu’il va dire à son grand-père qu’il a cassé mon iPhone. C’est petit, c’est foireux, c’est nul, c’est à très courte vue. Son grand-père ne va jamais y croire. Et surtout, surtout, je ne veux pas être mêlé à ce genre d’histoire débile.
Assez bizarrement, si pour se payer son pistolet de paintball qu’il n’utilisera probablement que trois fois par an pour tirer sur les Porsche Cayenne qui passent devant son chalet il s’était mis à cultiver un peu d’herbe dans son studio, j’aurais trouvé ça moins con. Extorquer sa famille pour son enrichissement personnel est la chose la plus basse que je puisse concevoir. Extorquer des étrangers suffisament crédules pour vous donner de l’argent, pourquoi pas, c’est concevable comme une taxe sur la bêtise. Mais la famille qui vous héberge, ça n’est pas justifiable. Pas à cause de la “valeur famille”, je l’évalue essentiellement à 0. Simplement parce qu’on ne tue pas la poule aux œufs d’or. La famille, c’est un investissement, on lui accorde sa confiance, on essaie de gagner la sienne, on en tire les intérêts ensuite, sans jamais toucher au capital, parce qu’on dépend d’elle. Ou alors on a d’autres réseaux de subsistance auquel cas la famille n’est rien d’autre qu’un groupe un peu particulier d’étrangers. Mais ce n’est pas le cas de notre Benjamin, il n’a que 17 ans et seulement sa famille.

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