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Boulevard Richard Lenoir

L’indépendance, c’est pas d’avoir ton appartement à toi.
Rien à voir.
L’indépendance, c’est lorsque personne ne te demande de compte et que tu n’en demandes à personne. L’indépendance c’est l’expression sociale de mon idée du libéralisme : je fais exactement ce que je veux avec qui je veux quand je le veux et je sais que personne ne me dira demain “alors tu es sortie avec une fille l’autre soir ? c’était bien ?”. Sauf si je l’ai broadcasté sur Twitter, auquel cas, c’est tout à fait logique que l’on m’interroge, à supposer que des gens s’intéressent à ma vie.

Depuis deux mois environ que j’ai signé mon bail, dix-sept jours que j’ai mes clés et une semaine que je dors dans mon lit d’un mètre soixante de large (c’est trop)(mais pas assez pour que je m’allonge dans la largeur, il y a quinze centimètres surnuméraires), les gens semblent être absolument exhaltés (au moins) à ma place à l’idée que j’acquiers enfin mon “indépendance”.

Que dalle.
Lorsque vous habitez à trente-cinq minutes en voiture de chez vos parents, à dix en Vélib’ de chez votre sœur (où vos parents vont livrer des packs de Perrier à une fréquence hebdomadaire) et à vingt-et-une minutes en voiture de chez votre grand-mère infusée sciemment de conseils de décoration d’intérieur, vous n’êtes pas vraiment indépendant. Pas quand c’est votre mère qui appelle votre plombier ou votre propriétaire (vous n’avez rien demandé hein, sinon c’est de la triche).

J’ai une bouteille de vin vide dans ma cuisine là par exemple. L’indépendance, c’est quand vous choisissez l’heure à laquelle vous la descendez à la poubelle destinée au verre. Pas quand vous mettez votre réveil suffisament tôt pour que la bouteille ait dégagée les lieux avant que l’oeil alerte de votre mère ne se pose dessus le lendemain.

L’indépendance, c’est quand vous pouvez faire des choix, y compris celui d’assumer les mauvais. De manger un McDo un samedi soir alors que c’est gras et notablement mauvais diététiquement parlant. De placer votre bureau trop près de votre lit pour qu’on puisse circuler librement autour de ce dernier. Et d’assumer ce choix seul, sans parachute, parce que ce sont des choix qui n’engagent à rien finalement.

Habiter dans cet appartement, ce n’est pas acquérir mon indépendance pour moi. Mon indépendance je l’aurais si je vis à au moins une heure d’avion de toute personne avec laquelle j’ai un lien de sang direct, il n’y a que la distance qui peut stopper le jugement de ma famille sur moi. C’est pour ça que je suis fasciné par New York. C’est parce que j’y étais pleinement et entièrement indépendant de ma famille : je ne rendais de compte à personne et il me suffisait de couper msn pour couper court à tout propos émettant un jugement sur ma manière de vivre.

Habiter dans cet appartement, pragmatiquement, c’est dépenser un millier d’euros tous les mois pour avoir la tranquilité d’esprit d’avoir un grand lit à moi où m’endormir lorsque je sors tard le soir. Ce n’est pas l’indépendance vis-à-vis de ma famille que j’ai acquis dans ce déménagement, c’est une indépendance vis-à-vis de la SNCF.
Vous comprenez maintenant, pourquoi, sous cette perspective, je ne saute pas de joie ?

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5 thoughts on “Boulevard Richard Lenoir

  1. A (comme anonyme) says:

    Ah, je vois que je ne suis pas la seule à me servir de mon blog pour faire passer des messages…

  2. VS says:

    > il n’y a que la distance qui peut stopper le jugement de ma famille sur moi.

    Que tu crois, mon coco. Tu devrais aller lire le dernier billet anti-matriarcal sur le blog de ton père…

  3. *Valentine* says:

    Oué c’est pas faux…on est pas encore des grandes personnes même si on habite plus chez nos parents.
    On est hyper entourés, aidés, conseillés. Heureusement d’ailleurs, je plains les gens qui n’ont plus leurs parents!

    Mais on est pas complètement indépendants, c’est sur.
    Ce billet m’a intéressée :)

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