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Class & Control

(contient de vrais morceaux de spoilers d’un film que vous n’irez probablement jamais voir)

Il se promène dans des costumes taillés sur mesure, toujours nonchalament, mais toujours comme si il savait exactement où il allait. Quand il a terminé, il s’assoit à la terrasse d’un café, commande deux expressos dans des tasses séparées, puis il attend. Il observe les passants à la recherche d’un signe. Quand vient ce signe, assorti d’un contact de chair et d’os,  il l’accueille à sa table — “accueillir” n’est pas le mot, “tolérer” est plus adéquat — supporte en silence une récitation apprise par cœur puis vient l’échange de boîtes d’allumettes, le départ du contact. La nouvelle boîte contient un papier couvert de chiffres cabalistiques qu’il déchiffre en silence, mémorise puis avale, l’ingestion facilité par quelques gorgées de café, celui de droite. Les contacts sont toujours un peu gauches, ils ont l’air perdu, en retard ou un peu vulgaires. Puis vient la nuit. Il rentre dans l’appartement qu’on lui a assigné, retire sa veste qu’il plie soigneusement sur le dos d’un fauteuil, s’allonge tout habillé les mains derrière la nuque et attend le petit matin, les yeux grands ouverts, concentré sur quelquechose que l’on ignore. Un fois le soleil levé, il entame une séance de taï-chi et la journée peut recommencer.

C’est l’homme solitaire du film de Jim Jarmush.

Je me rapelle avoir écrit un jour ici un article sur les gens “classes” (je ne le retrouve plus, pourtant je l’ai relu y a peu de temps). J’avais émis l’hypothèse de l’impossibilité de vivre la vie de ces gens là sans briser le mystère qui les entoure. Ils n’étaient classe selon moi que parce qu’ils n’offraient à notre regard extérieur que la crême de leur comportement, que nécessairement, le reste du temps, ils ne pouvaient qu’être fort semblables à nous (ils sont humains après tout).
Ce film me donne une réponse que je n’avais pas envisagée : il est possible de vivre cette vie — on nous en donne d’ailleurs tous les détails — mais seulement à travers une vie relativement ennuyeuse et monotone, en restant totalement indifférent à l’environnement extérieur. Rester insensible aux charmes des jolies brunettes pleines de cheveux, ne pas boire, ne pas céder à la facilité et à la frénésie des téléphones portables. Il y a la musique classique un peu, et le flamenco aussi, la peinture également, des arts dont on jouit au mieux dans le silence.

Et après un mois, une fois la mission accomplie, notre homme le plus classe du monde quitte son identité. Qui ne pouvait être que temporaire, impossible de vivre comme ça une vie entière. Il laisse ses costumes dans un casier dont il perd la clé, enfile un jogging et retourne dans le monde.

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