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Le Voyageur

Les voyages ont ceci de fascinants qu’ils vous remettent exactement à la place de l’être humain que nous n’aurions jamais dû quitter.

Je suis à l’arrière de la Twingo Rouge, la nuit vient de tomber. Au delà du rail métallique de l’autoroute, tapis rouge et blanc de phares, on n’aperçoit que les lumières scintillantes et indistinctes des villages de l’Eure dans le lointain. À l’avant, Parachutes de Coldplay. Personne ne parle. Je m’assoupis.

Lorsque je me réveille, rien n’a changé. À l’avant, ça discute, je n’écoute pas, je n’entends pas. Je laisse mes oreilles être envahies par le bruit du vent contre la carosserie, des pneus sur la route pas tout à fait lisse de l’autoroute A13.

Je ne suis pas maître du déplacement, on me conduit. Cette fois-ci en voiture, bientôt en avion, une fois, je l’espère, en train vers des destinations aimées, fantasmées, adulées. Je suis bien peu de chose, quelques dizaines de kilos de chair qu’il faut, à grand renfort de pétrole et d’acier, transbahuter deci-delà selon mon bon vouloir et un peu de monnaie sonnante et trébuchante.

Assis derrière le clavier de son ordinateur, l’être humain oublie sa faible condition de mortel : d’un coup d’œuil il prend connaissance de la vie de tous ses amis ; d’un deuxième il s’informe du flux instantanée d’information fraîche ; ses contacts sont à quelques centimètres de là ; la connaissance universelle tient dans un champs de texte blanc : les distances sont abolies, l’instant est éternel, il est le maître du monde.

Lorsque le volcan entre en éruption et perturbe l’espace aérien le Sédentaire derrière son écran trépigne d’excitation, il a été parmis les premiers à apprendre la nouvelle, c’est un badge, une médaille qu’il s’octroie à lui-même en même temps que ce droit qu’il considère inaliénable de pouvoir considérer comme inférieurs tous ceux qui auront vent de la nouvelle après lui. Il répondra “Oui, je sais”, d’un air las voire faussement agacé mais vraiment condescendant à tous ceux qui lui en parleront après.
Lorsque le volcan entre en éruption et perturbe l’espace aérien le Voyageur lui est replacé dans une perspective où la distance se remet à compter : si se rendre à Deauville à pied reste de l’ordre du possible, si louer un car pour rallier Paris depuis Istanbul reste une alternative valable à l’avion, la traversée de l’Atlantique Nord (ou, à moindre échelle celle de la Méditerranée même), elle, demeure un obstacle quasi-insurmontable pour l’être humain non-préparé et défait de son moyen de transport. Et l’évènement se révèle dans toute sa dimension catastrophique, l’éruption volcanique n’est plus une information, pour le Voyageur, elle devient un fait tangible contre lequel on ne peut lutter, la force de la réalité s’impose.

Mais le Voyageur qui n’a pas encore quitté son point de départ garde encore en lui ses travers de Sédentaire : il cherche, il lit, il appelle, il tente de se raccrocher à l’habituelle information pure avec laquelle il tente de noyer le fait : la tangibilité du billet électronique affiché sur l’écran de son ordinateur lui semble bien (sinon infiniement) supérieure aux tonnes de cendres en suspension dans l’atmosphère. La réalisation ne vient que très lentement à l’esprit du Sédentaire qu’il est désormais un Voyageur, qui plus est

un Voyageur Égaré.

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