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Début – milieu – FIN

Les gens ne vous parlent jamais du milieu d’un film. On entend toujours qu’untel a adoré la fin – mais je ne peux pas te la raconter, ça va tout te spoiler. Ou qu’un autre a adoré le début – tu sais le moment où la fille apparaît et qu’on sait pas encore que… tu l’as vu ? ah, mais je te dis pas alors.

On vénère le spoiler autant qu’on le craint. On se le partage sous le manteau à l’abri des oreilles vierges et chastes de ceux qui n’ont pas encore vu. Et la Fin est le spoiler ultime. Le totem qui différencie “ceux qui ont été” et “ceux qui sont en retard” ; “ceux qui peuvent se permettre de juger” et “ceux qui ne peuvent rien dire, tu ne l’as pas vu”.

On n’entendra jamais quelqu’un dire “ne me raconte pas le milieu !”. Alors même que dans cette comédie romantique quelconque, c’est ce milieu qui constituera exactement la chair de l’ensemble. La fin, on la connaît : Katherine Heigl va sortir avec le rôle masculin.
On vous dira que ce n’est pas la peine d’aller voir Titanic, on sait que Léo meurt et que le diamant, la vieille l’a toujours.

La fin constituera à coup sûr 80% du jugement émis par les spectateurs d’un film à la sortie de la séance.
Je ne dis pas qu’au fond, leur amour pour un film ne tient qu’à cette fin même (quoi que, si, je pourrais l’affirmer, mais j’ai envie d’être modéré), mais que c’est sur elle qu’ils vont tenter de rationaliser leur ressenti, focaliser toute leur auto-analyse de sentiments et finir par s’en convaincre, puis utiliser ces arguments là, rationels, inscriptibles en mémoire de longue durée, pour à leur tour en parler à leurs amis, leurs collègues, leurs voisins, etc.

On entendra sur la fin de ce film que “pour une fois, ça se finit mal, ça nous change, c’est un bon film”. Il faudrait des stats sur ça, sur l’évolution au court du temps de la proportion de films qui se finissent bien/mal/entre les deux. Je crois que ça s’équilibre mais que les films “commerciaux” ont tendance à mieux se finir. Ce qui crée un biais : les mauvais films se finissent toujours bien, alors un film qui se finit bien est mauvais, CQFD. Pourquoi pousser plus loin le raisonnement, celui-là a l’air tout à fait logique n’est-ce pas ?

On saluera un dénouement original et inattendu en disant que c’est un chef d’oeuvre et ceux dans la salle qui auront deviné le dénouement diront que pas du tout, c’est une sombre bouse, j’avais deviné depuis le début. Comme si l’art du scénario consistait uniquement en le maniement de la déception (au sens de l’anglicisme) au détriment de tout le reste, jugé probablement “facile” et considéré comme du remplissage.

Une série de 22 épisodes sera avalée en quatre jours avant la diffusion du Finale. Les 882 premières minutes n’étant en somme  qu’une introduction un peu touffue aux 42 dernières, qui seront attendues, disséquées et analysées vingt-et-une fois plus que les précédentes.

Que dire alors des histoires d’amour que vivent ces mêmes gens ? Une histoire d’amour est censée être un milieu qui ne se termine jamais, une suite de rebondissements (le meilleur et le pire) qui créent un récit (on aime à croire que nos vies sont des récits) in-fini. Comment penser la relation amoureuse sans fin ? Comment émettre un jugement sur sa qualité quand on est en train de la vivre ?
On le fait très bien des expériences passées. Cette fille entendue dans la rue racontait calmement à son pote homo en terrasse qu’elle s’était faite larguer comme une bouse mercredi dernier. C’était la merde de toute manière cette relation, son mec la respectait pas, c’est pour le mieux au final. (il y a de la justification là aussi, mais c’est une autre histoire)
On pourrait pallier à l’absence de fin en l’imaginant. Mais imaginer la fin de son propre couple lorsque tout va bien relève du tabou croisé de superstition, c’est impensable.

Je finis rarement mes livres, je consomme mes séries au rythme d’un épisode par semaine.
J’aime l’attente, l’écoulement tranquille du fleuve du récit.
Je considère que les spoilers ne font qu’accroître mon attention aux détails qui mènent à la révélation et, si le coeur du film ne consiste qu’en cette révélation, de juger si le film se moque ou non du spectateur, s’il est honnête ou non : tant qu’à être une pure construction, autant qu’elle tienne debout.

Les histoires d’amour quant à elle sont, en plus de ne pas avoir de fin, pleines de spoilers. Ça ne les rend pas moins agréables pour autant.

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