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Une nuit au Globo

Elle lance « on va au Globo ! » et tout le monde la suit à l’extérieur. On alpague un taxi. Il nous demande « Pour combien ? » Un abruti répond « On est 8 » Je rigole et je m’engouffre en embarquant trois personnes « On est juste quatre monsieur, elle peut monter devant ? C’est son anniversaire. On va au Globo. À Strasbourg Saint-Denis ».
Le chauffeur est cool. La conversation, surréaliste, tourne autour de ses préférences en matière de sexualité. Je ne sais plus comment on en est arrivé là. Il a trois enfants et il aime sa femme plus que tout au monde.

Fin de la course. Distributeur de billet. Bouteille de vodka-orange abandonnée. Traversée du boulevard au vert. On court. On crie. On se trompe de file. On rigole.

Puis l’enfer.
Après avoir attendu 25 minutes dans le froid d’un mois d’avril qui mord comme un mois de janvier, nous pénétrons enfin dans le Globo. Sa première antichambre en tout cas.
La foule est dense pour payer l’entrée. Je m’écarte et j’assure mes arrières en glissant un billet de 20 dans le corsage de la première fille correspondant vaguement à mes canons de beauté « Tu me prends ma place ? Je suis juste là. » Je sors mon téléphone. C’est à ce moment que commencent mes notes.

On me tend mon ticket. « Garde le, c’est pour une boisson »
Une fille essaie de passer sans payer. Trois vigiles la bouscule. Elle se met à hurler, à insulter l’ouvreuse, l’établissement. On entend l’ordre de la faire sortir. La fille sort son billet. Tout rentre dans l’ordre.

[la suite peut s’écouter en playlist Spotify]

Deuxième antichambre. Le vestiaire. J’ai fait l’erreur d’avoir un sac ce soir.
Dans la salle, les premières notes de Gala sonnent. De loin, on entend la foule des danseurs crier “ouaaaaais !”
Où suis-je ? Qu’est-ce que je fous là ?
Un vigile trace deux avenues façon Haussman dans l’amas inorganisé de la file. Quiconque s’aventure dans la tranchée se retrouve immédiatement projeté sans ménagement par le molosse à la fin de la queue. J’en fais les frais.

Par une ouverture soudaine dans la foule, je vois que des gens rentrent avec leurs affaires. Je lance « On s’en fout, gardez vos affaires avec vous ». Une commence à me suivre, puis fait demi-tour pour aller chercher sa pote qui ne nous a pas entendu.
Je continue.
No man’s land dans le couloir qui mène à la salle. Je ferme les yeux. Je respire. Et je plonge.

Les danseurs se trémoussent sur Les Forbans. « C’est sympa tu verras ! ». Oxymore en acte. Le DJ ne prend même pas la peine d’inventer une transition, il coupe net et enchaîne sur “All the single ladies”.
J’ai perdu mes acolytes (est-ce qu’ils sont passés devant moi alors que j’étais en train de rédiger ce texte ?). Je guette. Je me donne une contenance mais je commence à flipper. Si ils se sont intégré dans la foule, je n’ai aucune chance de les retrouver et l’aventure va s’arrêter là.
Je me raisonne et je reste en plein milieu. Visible. J’ai l’air d’un con en fait. Un verre. Il me faut un verre.

Ouverture vers le bar. Je m’engouffre. Cette soirée est basée sur le thème de l’engouffrement. Toute ouverture est une opportunité.
Sur ce bar, des filles, même pas si court-vêtues, titubent au rythme de Girls Wanna Have Fun (version Miley Cyrus). On ne sait pas si elles have fun, mais clairement, elles wanna et font bien semblant.
Mon rhum coca arrive vite. Évidemment, il ne contient que peu de rhum. Ou alors c’est que je ne suis plus en état de détecter l’alcool. Mais je penche pour la première option. Le ticket boisson ne donne pas le droit à plus, je pense.
Puis je vois arriver ceux que j’avais perdu. Mon rythme cardiaque redescend à un niveau acceptable.

Trente minutes plus tard, on ne sait plus si on écoute du Bruel ou du Goldman. J’ai deux verres et un millions de confidences d’inconnus. Je n’en ai noté aucune.
Le défi, rester statique le temps que la moitié du groupe aille aux toilettes. Un rock démarre. Le défi redouble de difficulté.
Un mec médicalement obèse fend la foule et sépare notre groupe l’espace d’un instant. Je baisse les yeux vers les notes que je prends du pouce sans regarder et je me demande si 1) J’arriverai à me relire demain 2) Je me souviendrai les avoir prises.

Une chanson spéciale. Je pense à ma copine. J’ai envie de lui envoyer un texto. Mais il est 3h18, elle dort et de toute manière ça ne capte pas dans ce sous-sol.

Le groupe “toilette” est de retour. La danse sans but est terminée. Il faut commander des shooters. Il faut oublier. La soirée. Le temps qui passe. Sa vie.
Je refuse le shot. Je suis à ça de vomir et j’ignore où sont les toilettes.

En 2013, le ménage à trois a la vie dure. Mais pour les ringards, rien n’est ringard. Une fille. Deux garçons. Une danse. On ne sait pas avec qui elle va rentrer. Ni elle. Ni elle, ni elle encore. Le ratio fille-garçon est affligeant en fait. J’essaie d’imaginer la conception de l’instinct de propriété dans ces “trouples”. Non, en fait c’est débile de concevoir ça comme ça, n’y pense plus.

Sortie de nulle part, Sheila. Ma mère dansait là-dessus et elle était plus jeune que moi. Mais l’ivresse est plus forte et on danse. Puis-je encore me respecter après ça ?
La foule déclare que « c’est universel Sheila ! » Mais était-ce bien la peine d’enchaîner avec France Gall ?

J’emprunte une cigarette et je pars explorer le bocal fumeur. Une brune m’allume ma cigarette. J’en fume la moitié. Je m’ennuie. Je rigole à une blague de la brune, elle en raconte une autre. Elle a finit sa clope, elle me demande une taffe. Je la lui laisse. Je négocie vaguement qu’elle laisse une autre demi-cigarette qui vient d’apparaître dans sa bouche à un mec pour qu’elle accepte la mienne. Je ne comprends pas exactement ce qui vient de se passer. Je sors. Générique de Magnum.

À la fin des “Lacs du Conémara”, il me reste 2% de batterie. Je vais devoir continuer sur papier. Ou alors je pourrais quitter l’endroit. Il est 4h01, c’est raisonnable ? Non. C’est bon, j’ai un stylo.

Une des filles se fait embarquer par un mec inconnu qui tente de lancer une chenille au moment où la chanson populaire démarre. Elle se laisse faire quelques secondes puis fait mine de partir aux toilettes. Le mec la suit. On s’interpose poliment.
« En fait c’est des enfants, je viens de parler avec plein de mecs, ils ont entre 21 et 23 ans les gens ici et tous en école de commerce »

Les langues se déshinibent et les filles commencent à vouloir choper. Ou du moins faire semblant. « J’ai. Trop. Envie. » déclare quelqu’un au moment où Patrick Sébastien nous encourage à faire tourner les serviettes. Patrick Sébastien ? Ou bien est-ce les BBBrunes ?
Gangnam Style. La foule jusque là informe prend des allures de défilé nord coréen. Tous alignés à sauter en rythme. C’est impressionant. C’est terrorisant. Mais l’instinct grégaire me gagne et je me joins à tous.

5h. Je suis toujours là. Ni Elsa ni les [illisible] n’ont eu raison de moi. Volare non plus. Je ne sais plus qui je suis. Mon bic donne des signes de faiblesses. Je trouve un criterium. Il ne tiendra sûrement pas longtemps. Assez j’espère.

À la fin du Shakira, je propose de faire la grève de la danse sur Envole Moi. On me répond qu’on n’a pas la force, qu’on préfèrerait vomir. Elle s’envole dans une ouverture avec le premier venu. C’est pas difficile. Et quand Johnny allume le feu, on pourrait conclure, il suffirait d’une étincelle. Non en fait. Aucune étincelle.

Un mec me demande ce que j’écris dans mon carnet. Je me fais passer pour un journaliste des Inrocks. Ça fonctionne évidemment. On insiste pour me lire. Je m’enfonce dans le mensonge. Le DJ enchaîne Yelle et Ke$ha. Sur le moment, je trouve que ça confine au génie.
Le carnet devient officiellement ma technique de drague préférée. Beaucoup plus efficace auprès de ces deux filles de l’espace fumeur que mon traditionnel “vous êtes soeurs”. Elles veulent lire, tentent de déchiffrer. Abandonnent. J’écris la phrase précédente. « Et là, tu parles de nous ? » « Oui [sourire] » « Tu dis quoi ? » « Que cette technique de drague fonctionne vachement bien sur vous » « [rires] » Elles sont déçues quand je leur annonce que j’ai une copine et que c’est le moment pour moi de partie. Sans demander mon reste je m’en vais. Je fais un signe de loin à ce qu’il reste de mon groupe.

Il est 5h36 et je quitte le Globo.
Le critérium donne des signes de faiblesses. Il a duré le temps qu’il fallait.
Je descends les grands boulevards vers République à pieds. Je me parle à haute voix.
J’ai promis à 5 personnes qu’elles pourraient lire ce texte. J’espère que vous en êtes.

Mon lit. Je me rappelle à quelle point ma copine est supérieure à ces groupies impresionnées par un mensonge, un stylo et un carnet.
Et je m’endors.

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