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Normandie

Est-ce que je devrais me justifier auprès des parisiens restés confinés à Paris d’être parti dans notre maison de Normandie avant la pandémie ? Il faut le croire. L’ennui aidant, la frustration sociale grandissante, on se retrouve à voir fleurir qui, ici, des insultes, qui là des menaces de faire des listes.

Je ne nie pas que, nous autres les 20% qui avons temporairement quitté (fui ! diront certains) Paris, sommes en grande majorité de bons gros connards. En même temps, on est 100% de parisiens, la corrélation est assez facile. Je n’ai aucune envie d’exonérer tout le monde de ses torts, après tout je suis ici sur mon blog personnel et je ne peux vous raconter que ma situation. D’autant que ce que je lis à propos de mes co-habitants de la capitale (source ?) ne ferait, a priori, que grandement justifier la haine qui leur est dûe.

Ai-je envie de me justifier cependant ? Absolument pas. Parce que j’ai à peine le courage de me doucher, alors essayer de construire un argumentaire positivant ma condition est environ au-delà des mes moyens. Ah, ça, oui, heureusement qu’on a un jardin et le double de surface habitable de Paris, parce que tous les matins, on est debout à sept heures. Un enfant de deux ans, ça n’attend pas, c’est imperméable à la négociation : si il veut son biberon de lait, il lui faut son biberon de lait. Un enfant de deux ans, ça ne réfléchit pas avant de réveiller son frère de deux mois, ça le réveille et puis c’est tout.
La journée commence, t’es déjà fatigué. Surtout si de 5:30 à 6:30 t’as eu une insomnie à base d’angoisse pandémique et d’injonction à la culpabilisation par des gens que d’habitude tu apprécies et que, justement, tu suis parce qu’ils apportent du positif sur les réseaux sociaux.

On a de la chance, chez TroisYaourts, on n’a pas de baisse d’activité.
On a de la chance, on n’a du coup droit à aucun avantage. On se met au télétravail comme si de rien et le capitalisme s’attend à ce qu’on continue à produire à la même allure. Les clients mettent leurs équipes en chômage partiel, mais nous on a toujours les deadlines et les pressions des décideurs. Les mêmes qui sont à l’île de Ré sûrement. “Profitons de cette période pour avancer”. Bah ouais, j’ai le choix ?

On a de la chance si à 9h on a fait petit-déjeuner tout le monde, que les deux petits sont habillés. On s’organise avec B. pour savoir qui a quels impératifs de skype/zoom/call dans la journée et on s’arrange autour de ça. C’est stressant de négocier son temps entre uniquement des impératifs, de prioriser et de justifier, à soi et à l’autre que son temps de travail, en cette période, ni tout à fait un temps personnel où l’on fait le plein d’interactions sociales et d’accomplissement de soi, ni une corvée insoutenable à accomplir à contrecœur. On a de la chance, on fait tous les deux un métier passion.

L’unique alternative au travail, c’est les enfants.
(Et si vous êtes une personne qui pensez sincèrement au fond de vous que “personne ne m’a forcé à en faire”, je vous invite à bien aller vous faire foutre.) Le net fleurit d’initiatives et de coloriages à imprimer, d’activités préparées et de trucs que j’adorerais pouvoir faire avec eux. Ah ça, oui, ce serait vraiment génial. La vérité c’est qu’à 2 ans, le seul moyen d’étendre la capacité d’attention au-delà de 10′ c’est en mettant l’enfant devant des vidéos sur l’ipad. On avait des principes. On a résisté une semaine. Quant à celui de 2 mois, c’est finalement plus simple, il suffit de le nourrir lorsqu’il réclame.
S’occuper des enfants, certes, mais le capitalisme n’attend pas : whatsapp, slack et monday s’en contrefoutent de ta partie de Clipo, ton client il a besoin d’une réponse là, maintenant, “dès que t’as un moment”

Je n’ai pas un moment. Si j’ai un moment c’est parce que B. a fait une tâche ménagère a ma place. Si j’ai un moment c’est que j’ai sauté ma douche (ma dernière c’était avant hier, à l’eau tièdasse en surveillant le petit dans son transat). Si j’ai un moment c’est parce que j’ai déjeuné en 10′ d’un reste de soupe et d’un toast au beurre avant d’enchaîner sur la mise à la sieste ou au change d’un enfant.

Il est 22h. On va quand même pas aller se coucher maintenant ? On regarde un truc 1h, mais on lutte, les yeux se ferment.

Et il est 7h à nouveau. Les jours se suivent et il n’y a pas vraiment de week-end pour se reposer parce que le programme est le même. Sans répit possible.

Alors je vais vous dire, je n’ai pas envie de me justifier d’être dans notre maison normande parce que je sais qu’à Paris, je serais tout simplement en larmes dans mon lit de n’avoir pas vu l’horizon depuis 21 jours. Est-ce un privilège ? C’est absolument indéniable. Est-ce que j’en abuse ? Je ne crois pas, mais dire ça appelle à se justifier et…

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