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Entre-deux-tours

Je n’ai pris part à aucune altercation politique sur les réseaux sociaux depuis le début de cette campagne présidentielle et si j’ai pu avoir des vélléités de le faire dans la vraie vie, je me suis chaque fois ravisé immédiatement.

Il y a cette théorie que l’on vit dans des bulles, disjointes et peu au fait de ce qu’il se passe dans les autres. À force, ça finit par se vérifier.

Des électeurs de Marine Le Pen, j’en ai rencontré deux ces 8 dernières semaines. Deux. Ils sont un peu plus de 7 millions en France, mais je ne peux en désigner que deux. Le premier était le chauffeur Uber taciture qui m’a ramené chez moi le 26 mars à 5h du matin. Le second est le laveur de vitre jovial qui passe chaque mois mettre un peu de lumière dans le bureau contre un billet de 10 au black.

Des électeurs de Hamon, il suffisait que je propose à n’importe quel de mes amis proches d’aller boire un verre pour être sûr d’en être entouré. Je crois que la violence ressentie face au résultat du PS à 20h dimanche est à la hauteur de la confiance qu’ils portaient dans leur candidat. C’est peut-être de cette bulle que j’ai eu le plus de mal à me détacher. Je n’y croyais pas au milieu de tant de croyants, et je me suis senti jusqu’au bout coupable de ne pas y croire, coupable de céder à la droitisation rampante dictée par mon statut de CSP+ homme blanc chef d’entreprise parisien.

Quant aux électeurs de Mélenchon, j’en ai des dizaines sur mon mur Facebook, mon fil Twitter, mon Instagram. Fervents défenseurs d’une méthode de diabolisation systématique de tout ce qui est à droite de l’extrême-gauche, ils sont, en grande partie, la raison de mon mutisme politique. S’exprimer, c’est s’épuiser. Il n’y a personne à convaincre, ni de mon côté, ni du leur. L’espace de la discussion est occupé par des arguments de plus ou moins bonne foi contre lesquels on ne peut pas grand-chose. Non pas qu’ils soient bons, définitifs ou qu’ils proviennent d’une émanation providentielle de la Vérité ; simplement parce qu’ils recquièrent, si ce n’est d’être à la pointe de l’information, des connaissances en économie ou en sciences politiques que je ne possède pas pour les réfuter. Je n’ai jamais partagé d’affinité avec le Front de Gauche. Mais j’ai un instant cru qu’il pouvait s’imposer. Jusqu’à ce sondage Facebook organisé par LCI durant le débat à 5. Qui donnait Mélenchon favori avec un confortable 72%. Lol.

Des électeurs de Macron, j’en connais 8 qui ont partagé leur intention de vote : J, A, C, P, S, C, B et moi. Un millionième des électeurs de celui qui n’avait pas de parti il y a un an et qui est arrivé premier du premier tour. Est-ce que j’y croyais ? Soyons honnête : pas du tout. Mais quel choix avais-je ?

De Fillon et des autres, je ne connais leurs électeurs que par procuration : des sœurs, des oncles d’amis, des parents de petits amis d’amie. Je les connais, en fait, peut-être même moins que les électeurs du Front National.

Et nous voilà à l’entre deux tours.
Et il y a ce débat. Qu’est-ce qui est pire ? Macron ou Le Pen ?
En vrai, on sait très bien ce qui est pire.
Par contre, sur les réseaux sociaux, ce sont les plus virulents de notre bulle (je ne me fais aucune illusion sur le fait que ce post ne voyagera pas plus loin que la murailles infranchissables de notre bulle) qui continuent à s’agiter. Le peuple des Insoumis truste l’espace de discussion sur la question du report du vote. On ne parle que de ça sur ma timeline et sur mon wall. J’ai vu les plus modérés de mes amis se fendrent de posts de 40 lignes pour défendre Macron face à Le Pen.
Le résultat ? Une énumération comparée des pires pathogènes de la planète. Sans rire, j’ai lu tout à l’heure un échange de 7 commentaires (sous un post qui appelait au “débat en termes apaisés”) pour savoir si Macron/Le Pen c’était plutôt Peste/Choléra ou Ebola/H5N1 ou Sida/Rhume des foins… « Et moi j’ai remplacé le diabète par des carottes, mes enfants ont adoré. »

En vrai, on sait ce qui est pire.
Et puis il y a la réalité des faits : il n’y a pas de troisième candidat en fait. Non, il ne sert plus à rien d’espérer qu’un hologramme vienne s’ériger en solution providentielle. Votez blanc, abstenez-vous si votre conscience refuse de soutenir Emmanuel Macron personnellement parce qu’il vous a volé un Choco BN à la récré.

En attendant, y a plus de Français qui ont trouvé de bonnes raisons de soutenir une fasciste et plus de Français qui ont trouvé de bonnes raisons de soutenir un escroc que de gens pour qui, soutenir que l’économie de marché, c’est kif-kif avec renvoyer les migrants se noyer dans les eaux internationales. Je ne sais pas si c’est une bonne ou une mauvaise chose pour tout dire.

On est au moins 8 à savoir qu’on va voter et pour qui on va voter au second tour. On n’est d’ailleurs pas tous d’accord sur les raisons qui nous poussent à faire ça. On n’a pas tous les mêmes motivations. Mais je crois qu’on le fait par désir et pas par défaut. Parce que ce n’est pas simplement un barrage au pire, c’est croire qu’on peut s’en sortir, que tout le monde peut s’en sortir, sans céder aux désirs bassements nationalistes, sans tout foutre au feu avec l’eau du bain, et en continuant à échanger avec les autres, avec l’ailleurs parce qu’on vit au XXIe siècle et que l’ailleurs, même au plus loin, il est à 119 millisecondes.
Donc, peut-être, oui qu’il y a des points spécifiques du programme– pardon, projet de En Marche qui ne me plaisent pas, mais c’est le seul candidat encore en lice qui me laisse entrevoir un “mieux” lucide et serein pour la société. Alors j’irai, à nouveau, voter pour lui.

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Une colère américaine

C’est à dire que je ressens assez personnellement la manière dont Trump joue avec le parapheur de la Maison Blanche comme si il était un enfant de 8 ans.

J’ai un poster eBoy représentant New York au-dessus de mon lit et une photo, prise et offerte par ma (at-the-time) femme, du San Remo se reflétant dans le Reservoir de Central Park, au-dessus de mon bureau.

Est-ce que c’est suffisant pour légitimer l’expression de la colère sourde qui monte en moi lorsque je vois ce que deviennent les États-Unis ? Ou est-ce que je devrais plutôt me taire et me ranger proprement dans les soutiens de ceux qui vont subir directement les actions erratiques d’un milliardaire mégalomane ?

À New-York, j’ai appris à boire, à manger, à séduire, l’économie, la politique, le travail, à vivre seul et par mes propres moyens, ma responsabilité vis-à-vis de la société en tant qu’homme de science.

C’était l’année 2007. En janvier, la neige recouvrait le campus de Columbia et nous buvions des chocolats bien au chaud derrière les vitrines embuées du Hungarian Pastry Shop.

Lorsqu’il a fallu choisir une destination pour le voyage de noces, on ne s’est pas posé la question bien longtemps. On a fait un tour des États-Unis. Pas parce que c’était exotique, pas parce que c’est un “voyage à faire dans sa vie”. C’était simplement l’occasion de croire, pendant 1 mois, que dans ce pays j’étais chez moi. Je n’ai même pas cessé de travailler pendant ce temps là. On est sorti, on s’est reposé, on a flâné à pieds, en taxi, en voiture, en métro, en tram, on est allé au cinéma, on a dîné, comme on faisait à Paris, comme si on habitait là-bas, à New York, Los Angeles ou Chicago.

C’était en octobre 2015. La vitrine trouée par la balle perdue des attaques de janvier en bas de mon immeuble avait été depuis longtemps remplacée. Il faisait bon, il faisait beau et je venais de me marier.

Mes parents m’ont toujours laissé regarder la télévision sans grand contrôle, sauf quand il s’agissait d’un programme que ma mère jugeait violent (« Y a un carré blanc, Pascal, c’est violent ou sexuel ? – Y a probablement un peu de cul – Ok, les enfants, vous pouvez regarder »), et donc, par construction, beaucoup de séries américaines.
C’est l’imaginaire qui s’est cristallisé dans mon esprit, que j’ai perpétué ensuite en téléchargeant des séries en VO (Alias, The OC, Gossip Girl) et en allant au cinéma. Des envies de vie à New York ou Los Angeles. Mais aussi une expression particulière du sentiment amoureux calquée sur les personnages que je suivais à chaque épisode.
Je n’ai pas eu besoin qu’on m’explique le concept de “date” comme à bon nombre d’autres étudiants internationaux. Quand “it’s complicated” est apparu sur Facebook, ça n’était pas un concept neuf. Il y avait chez mes compatriotes français ou bien une romanticisation extrême des concepts de la relation amoureuse (l’infinie douleur d’une rupture, vagues sur les falaises et vent dans les cheveux) ou bien la banalité d’un lien interpersonnel prosaïque (je me rappelle ce couple qui “sortait ensemble” et que je n’ai jamais vu se parler sinon pour se dire « à demain » après s’être roulé des pelles à l’arrêt de bus). Il manquait à mes premières histoires d’amour le panache flamboyant des comédies romantiques avec Drew Barrymore. Panache flamboyant parfaitement vivant dans ma tête et dont l’élue, souvent peu encline à la réciprocité, n’avait, évidemment, aucunement connaissance. Ça aurait fait désordre.

La bonne nouvelle, c’est que je n’étais pas le seul et l’entertainment hollywoodien a fait son œuvre dans les esprits de jeunes filles qui avait l’heur de plaire à mes goûts assez stricts. Sources infinies d’anecdotes à rebondissements, tiroirs et digressions à raconter aux dîners entre amis, comme si je vivais un scénario de Richard Curtis.
J’avais trouvé avec qui partager mon “sens du drame anormalement développé“.

Cue janvier 2017 et de ces rêves cristallisés des 10 années précédentes, il ne me reste pas grand chose. Le divorce me renvoie sur le ring des amours non partagées, l’état de peur institutionalisé nous empêche de nous promener tranquillement dès lors que l’on porte un sac et il semblerait que l’entrée en territoire américain soit, a minima, compliquée pour les années à venir.
New York, peut-être ne te reverrai-je pas avant ma prochaine décennie.

Il y a dans ces décisions présidentielles de repli sur soi et de fermeture aux autres, d’abandon de la raison et de la science, de dé-sémantisation du langage ; une négation profonde ce que les États-Unis ont été pour moi et de la manière dont je me suis construit et continue à me construire pour affronter ma vie d’adolescent, d’adulte, au quotidien.

Je ne suis pas américain, je ne suis pas musulman.
Je suis français et la seule chose que nous puissions faire désormais, c’est nous assurer que tous ceux qui ont grandi avec une image constructive de la France, ceux qui ont été inspirés par notre language, notre culture, qu’ils soient nés ici ou ailleurs ; que tous ceux là ne se sentent pas leur existence niée ou trahie par ceux que la majorité d’entre nous éliront en mai.

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Forum

Tout le monde est là en train de dire que la nouvelle Canopée qui recouvre les Halles est moche.

Déjà pour commencer, qu’est-ce que ça veut bien vouloir dire “moche” ? Je suis sûr que la moitié des gens interrogés trouvent aussi que Beaubourg est moche et il y a fort à parier que si on les avait interrogés au lendemain du 31 mars 1889, ces mêmes gens auraient déclarés que la Tour Eiffel défigure la capitale de leur pays millénaire (mensonge).
Ensuite, c’est faux. Ça n’est pas moche. Les courbes sont fines, la perspective est travaillée, les niveaux et les espaces de circulation sont globalement harmonieux.

Le problème c’est que ça s’arrête là.
Il n’y a pas dans dans la Canopée le geste attendu pour un monument parisien.
C’est ça : on voulait un monument, on n’a eu qu’un centre commercial.

Il y a dans la Canopée le style et l’envergure d’une architecture de province. On a rencontré des médiathèques de sous-préfectures qui avaient plus de personnalité.
La superficie couverte par la Canopée elle-même au niveau de l’esplanade est numériquement énorme et ses ventelles aériennes et aérées lui donne l’air d’une gigantesque aile d’oiseau posée délicatement sur le parc. Mais quand on se trouve effectivement dessous, point de tout ça. On est effectivement sous une aile, mais plutôt celle d’une maman poule qui cherche à vous couver, vous oppresse et vous empêche de sortir du nid.

Alors peut-être que ça n’est pas fini, que ça va arriver, mais il manque aussi à cet endroit la couche décorative qui fait que l’endroit est inscrit dans la ville. Que l’on est pas à Nantes ou à Bordeaux lorsque l’on marche aux Halles. Il y a du béton au sol. Les signalétiques sont dépourvues de personnalité. On ne retrouve aucune des couleurs habituellement dégagées par l’atmosphère parisienne (pavés, Seine, pierre de taille, zinc, vert reseda etc.) ou, à défaut, aucune tentative de proposer quelque chose qui nous sorte de la généricité la plus complète.

C’est pas moche. C’est juste très chiant.

Maintenant, reste à voir comment nous allons nous l’approprier. Comment les bandes du quartiers vont y (sur)vivre. Est-ce qu’on se donnera rendez-vous sur les marches ? Est-ce qu’il y aura des tables et des chaises de café ? Des filles en trench à frange et des barbus à lunettes carrés ? Des danseuses de hip-hop en sneakers stylées ?
C’est un peu le dernier espoir : puisque les architectes n’ont pas trouvé le moyen d’ancrer ce lieu dans Paris, on espère que la population prendra le relais et qu’on échappera à la mode générique des faunes de centre commercial, identique des 4Temps de la Défense au Confluence de Lyon.

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Pente

L’électricité est totalement coupée dans le village mais la batterie de mon ordinateur indique encore 8h de possibilités. Il fait nuit mais personne ne dort. Par la porte entr’ouverte j’aperçois, dans le couloir, une lumière bleutée qui émane des chambres de Clothilde, Manon et Elizabeth. On dirait que tout le monde bosse encore, même si nous sommes sensés être en vacances. Sauf Jeanne, à ma droite, qui s’est assoupie, son livre posé sur son ventre, au moment où la luminosité a été trop faible pour continuer à lire.

Nous sommes arrivés par le téléphérique de 14h17 et nous avons loué des vélos “Chez Jo” pour la semaine. Manon a soulevé le problème que toutes les rues du village étaient en pente forte, mais cet argument ne nous a pas paru particulièrement pertinent.
Le guide conseillait de louer une bicyclette, si possible un modèle avec sac cabas intégré et de prendre l’unique bus circulaire si vraiment le visiteur était fatigué. Alors c’est ce que nous ferions.

Elizabeth a proposé que nous commencions par “boire des coups” sur la place face au téléphérique. La place n’a pas de nom, tout le monde l’appelle “la place” parce que de toute manière c’est le seul endroit d’une surface conséquente qui soit entièrement horizontal. Elle est surplombée par une petite excroissance rocheuse elle-même surmontée d’une ancienne tourelle d’allure médiévale.

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Un vigile zélé

Je suis allé au Casino.
Pour la première fois en 5 ans, un vigile zélé m’a demandé de déposer mon sac à l’entrée.
Il l’a placé dans un casier derrière lui et m’a tendu un coupon d’échange.

Délesté, j’ai fait des courses rapides (du beurre et du gruyère).
À la caisse express, il y avait foule, alors j’ai fait la queue en jouant sur mon téléphone.
Arrivé devant l’automate, celui-ci ma demandé, comme chaque fois depuis 5 ans, si j’avais un sac cabas, j’ai répondu que non.

Puis je me suis rappelé que mon portefeuille était resté dans mon sac, à l’entrée.
Alors j’ai laissé mes courses sur l’automate et j’ai couru jusqu’à l’accueil.
Le vigile zélé m’a dit “Un instant, Monsieur, s’il vous plaît”.
J’ai voulu lui dire que je ne voulais que récupérer mon portefeuille et qu’il y avait des gens qui attendaient derrière moi à la caisse.
Mais à la première syllabe prononcé il a répété “Un instant, Monsieur, s’il vous plaît”.

Il se décide enfin à attraper mon sac, le fait tomber et bloque sa chute d’un coup de genou.
Il me demande “il y a des choses qui se cassent dedans ?”
Je réponds “un ordinateur”
Il prend un air contrit et déclare “ça arrive ces choses là”
Je ne relève pas, je prends mon portefeuille dans le sac, lui rend le sac, il me tend un nouveau coupon, je prends le coupon.

À la caisse express quelqu’un a mis mes emplettes à l’écart.
La préposée me dit qu’il faut que je refasse la queue.

Je retourne à l’entrée.
Après “un instant, monsieur, s’il vous plaît” de plus, j’ai récupéré mon sac.

Je suis allé au Carrefour.

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