06
Jan 12

Albums photos

Quand je feuillette des albums photos, je vais très vite parce que le souvenir pur m’intéresse davantage que ces images fixées.

Il m’arrive parfois de regretter n’avoir pas davantage de photos d’évènements passés. Ce séjour en Allemagne, en quatrième par exemple. C’était à Schwerin, ex-RDA, j’avais un corres’ avec lequel nous avions échangé deux lettres et il m’avait hébergé une semaine avant que ma famille ne rende la pareille. J’ai évidemment oublié son nom. Le premier jour nous étions aller traîner au centre commercial, et dans la semaine nous avions traîné avec Laetitia, une fille de ma classe qui avait déjà des rapports sexuels, et son allemand, Axel, dont on appris quelques années plus tard (ils étaient restés vaguement en contact) qu’il s’était engagé dans le parti néo-nazi allemand. Nous allions au Gymnasium suivre des cours avec nos professeurs dans des salles gentiment prêtées par l’établissement ou alors en cours avec nos hôtes respectifs. Il me semble que ni Laetitia, Adeline, Élise ou moi (à l’époque je traînais déjà avec une majorité de jolies filles) ne savions jamais si c’était l’une ou l’autre des options qu’il fallait suivre, le calendrier étant très flou. Mais nous évitions soigneusement le cours de sport par tous les moyens. À quinze heures, nous quittions l’établissement en tram pour aller faire les touristes dans un chateau ou un centre commercial puis, vers dix-sept ou dix-huit heures, on se réunissait dans un HLM désaffecté remplit de graffitis.
De ce séjour, il ne me reste qu’une seule photo, devant le bus, au moment du départ. Davantage de photos auraient été utiles pour mieux fixer les quelques lieux visités. Pour que mon esprit puisse déclarer “Je connais Schwerin” et non seulement “J’y ai été, je crois”.
D’autant que cette photo elle-même est un souvenir, je n’ai pas la moindre idée d’où se situe son support physique.

Il m’est apparu hier en déclarant “Il faut absolument que j’aille à Hong-Kong” sur Twitter que je n’aimais pas “les voyages”. À aucun moment il ne me viendrait à l’esprit de dire à une fille pendant une date que “j’aime les voyages” ou de marquer ça sur mon CV.

Je suis fasciné par New-York (de moins en moins). J’aime Chicago, Amsterdam et Tokyo. Je connais Florence, Venise et Rome. J’aime (ou moins) les souvenirs que j’ai dans ces endroits par contre toutes les photos que j’ai de ces séjours m’ennuient profondément. Elles ne fixent que la banalité de ma présence avérée sur le sol de ces villes. Aucune de ces photos, même (et surtout) prises par moi (mais peut-être dois-je là simplement blâmer mon incompétence de photographe) ne traduit réellement les impressions et souvenirs du moment. Je crois que ce serait encore pire si c’était filmé. De Chicago, par exemple, que je tiens comme la ville que j’ai visité la plus riche architecturalement (mention spéciale à Florence), je n’ai aucune preuve visuelle à offrir à la plèbe grouillante de mes amis Facebook. Aveux d’échec a priori, de mon dernier séjour à Florence (que je visitais pour la seconde fois), je n’ai fait qu’une seule et unique photo.

Quand ma grand-mère sort ses vieux albums (c’est une image, elle ne le fait jamais), ou si l’on m’invite à une soirée diapos (dieu merci ça ne m’est jamais arrivé) c’est une hantise parce que la photo (ou pire, la vidéo) devient l’objet premier de la séance alors qu’il ne devrait, au mieux, qu’être support. Ce support que l’on sortira éventuellement et incongrument au milieu d’une phrase interrompue du récit d’une aventure passée (il y a des gens qui racontent mal et dont les aventures passées, quand bien même extraordinaires, sont d’un ennui sans nom, mais c’est une autre affaire) pour appuyer ses dires, parce qu’on n’excelle pas dans l’art de la description, que la chute de l’anecdote est visuelle ou que simplement “une image vaut mille mots”. Je préfère que l’on me raconte avant de me montrer. Et je préfère me raconter à moi-même ma propre histoire reconstruite de mes souvenirs plutôt que de me voir imposé la factualité de ma moustache de trois jours face à la skyline de Chicago.

Je ne nie pas que les bons photographes savent nous raconter une histoire mais ceux-là n’organisent pas de soirée diapo.

04
Jan 12

Re-Captcha et Survie de l’Humanité

Aujourd’hui les enfants, je vais vous parler de Re-Captcha.

Re-Captcha, c’est un exemple de captcha. Une captcha, c’est un “Completely Automated Public Turing test to tell Computers and Humans Apart” ou, en français de part nos contrées francophone un “Test de Turing Complètement Automatisé pour distinguer les Ordinateurs des Humains” (TCAOH c’est moche, on est d’accord). Et puisque je vois vos mirettes d’enfant se rétrécir d’interrogation face à la signification de Test de Turing, je vais vous rassurer de suite, ça ne veut rien dire de plus que “test pour distinguer un ordinateur d’un humain”. Il porte le nom de Turing, un britannique homosexuel qui aimait Blanche-Neige et faire du vélo (quand il n’était pas en train de construire des machines à Bletchley Park pour casser les codes secrets de ces saletés de nazis).

Là, je sens que vous réclamez une image.

C’est bon, ça vous a calmé ? On reprend.

Actuellement, les captchas, c’est notre seul avantage dans la vie par rapport aux ordinateurs, aussi puissants soient-ils. L’autre jour, on me disait « Ouais, et les sentiments, ça nous distingue pas des ordinateurs aussi ? » ce à quoi j’ai répondu « Et comment tu prouves à ton formulaire Facebook que tu as des sentiments ? ». Parce que, bah, tu peux pas. Chiant hein. Donc au lieu d’avoir des sentiments qui servent à rien, apprends à lire des captchas.

Re-captcha, c’est un système avec deux mots (cf l’image ci-dessus) piochés au hasard dans des numérisations de vieux livres. Cette numérisation de vieux livres est faite par des ordinateurs. L’ordinateur en question parcours, page après page, ligne après ligne chacun des livres qui lui est assigné et tente de faire de l’OCR (reconnaissance optique de caractères). À aucun moment l’ordinateur ne comprend ce qu’il lit, mais il sait reconnaître les lettres. Son problème, c’est qu’il ne sait les reconnaître que lorsqu’elles sont bien droites. Si vous avez un logiciel d’OCR chez vous et que vous scannez votre dernière lettre de démission en date, il lui faudra moins d’une minute pour transformer une image en texte que vous pourrez copier-coller. Par contre, si c’est une première édition des Trois Mousquetaires avec des caractères tordus sur du papier froissé, il a aucune chance. Il n’y a que les humains qui savent faire ça pour le moment.

Du coup, quand vous spammez le champs commentaire du wall de votre ex, si vous passez le re-captcha avec succès, Facebook sait que vous êtes effectivement derrière votre clavier et pas que vous avez lancé un script qui va tourner pendant que vous vaquez à d’autres occupations. Zuckerberg tient à ce que sur son site, les communications se fassent entre êtres humains.

Maintenant, pourquoi deux mots dans les Re-Captchas ? Parce qu’on l’a dit ces mots piochés dans des livres, aucun ordinateur au monde ne peut les lire. Pas même ceux de Google qui les génèrent. Par contre, pour une image d’un mot donné, un humain peut entrer en référence le vrai mot, pour vérification (et mémorisation dans la base de donnée de numérisation des vieux livres).
Mais du coup, si on a déjà les solutions de ce à quoi correspondent les mots, ça ne sert plus à rien de les proposer au public pour qu’il aide à les déchiffrer tavu, ça fait pas avancer l’œuvre culturelle de transformation de l’imprimé en numérique pour le Bien de l’Humanité.

L’astuce de Re-Captcha, donc, c’est de proposer deux mots. Un dont il connait la réponse, et un qui lui est pour le moment inconnu (ils sont dans le désordre, évidemment, sur l’image). Re-Captcha part également du principe que globalement, les humains sont des gens honnêtes et bons qui veulent l’avancement des œuvres culturelles pour le Bien de l’Humanité. Il sait également qu’ils sont pas à l’abris d’une erreur honnête. Il sait en outre que les ordinateurs sont de gros abrutis qui ne savent pas lire. Il propose donc deux mots et se comporte comme suis :
- Si l’utilisateur a reconnu le mot qu’il connait, alors il note la réponse pour l’autre mot pour plus tard et dit “ok, tu passes”.
- Si l’utilisateur n’a pas reconnu le mot qu’il connait, alors il dit “non, tu ne passes pas”.

Au bout d’un certain nombre de visiteurs, l’ordinateur constate que les gens donnent très souvent la même réponse pour le mot qu’il ne connaît pas. Quand il estime que ce nombre est suffisant, il considère que la réponse en question est la bonne pour le mot inconnu, ce mot inconnu devient donc un mot connu et peut alors être utilisé en paire avec d’autres mots inconnus.

Et ainsi de suite.

Maintenant, un loleur malhonnête (pléonasme ?) et surtout fainéant, fainéantise qui le rapproche étonnament du robot qui ne sait pas lire, peut tout à fait tricher contre le système. En effet, si il ne rentre qu’un seul mot et qu’il se trouve que c’est celui que l’ordinateur connaît, il passera sans problème. Il a une chance sur deux de réussir et si il se fait refouler, il arguera que c’est la faute du Re-Captcha, ou que c’est parce qu’il n’a pas su choisir le “mot écrit de travers” ou “celui avec le trait dans les lettres”, autant d’indices (complètement débiles) de la preuve irréfutable que ce sont ces mots là que l’ordinateur connaît déjà. Béotiens.

Oui béotiens, j’ose, parce qu’ils participent à un combat qu’ils ne comprennent pas. Ce combat, il est simple : comme je l’ai répété maintes fois depuis le début, les ordinateurs sont incapables de nous lire. Et ce système permet de les instruire. Chaque Re-Captcha correctement remplie est une brique placée dans la construction du plus grand fléau de tous les temps à venir : Skynet. Oui, le Skynet, celui qui va prendre possession de la Terre, créer des robots exterminateurs et annihiler toute présence humaine.
Pour lutter contre lui, c’est assez simple, il suffit de rentrer un second mot erroné. Ou même mieux, de se concerter pour donner systématiquement le même mauvais mot pour la même image. Alors oui, cette lutte a un prix : une fois sur deux, vous serez refoulés et cela marquera une légère pause dans la frénésie de vos insultes sur le mur de votre ex. Mais est-ce bien cher un prix pour la survie et la pérennité future du Bien de l’Humanité ?

08
Nov 11

Conscience

J’ai repris conscience du monde qui m’entoure vendredi à 8h37 quand, pour la première fois depuis des mois, probablement avant même le dernier post en date de ce blog (ça faisait tellement longtemps que je n’étais pas venu ici que j’avais oublié lequel de mes mots de passe habituels j’avais utilisé), je me suis emparé d’un 20Minutes à l’entrée du métro La Fourche.

Il y avait un article sur des intégristes catholiques protestant contre une pièce de théâtre blasphématoire. C’était quelques jours après l’incendie de Charlie Hebdo, du coup on leur demandait, à ces braves catholiques venus prier devant le théâtre après le travail et jusque tard dans la nuit (23h), ce qu’ils pensaient des caricatures de Mahomet. Dans une volonté de dramatiser l’information, c’est un jeune homme radical qui est cité et déclare que l’Islam, c’est pas son problème, lui, il est catholique et français et c’est tout ce qui l’intéresse.
Alors évidemment, et heureusement, ces gens ne représentent qu’une tout petite partie de la population, et c’est dommage qu’ils fassent tant de bruit (que ce soit en priant ou en mettant le feu) mais surtout c’est leur existence même qui m’interpelle. À quel moment, en 2011, en France, on devient intégriste religieux ? Les gens vont plus à l’école ? Que l’on croit en un être supérieur, qu’il inspire, qu’il soit un guide moral, je veux bien. Mais depuis 2000 ans maintenant, il me semble qu’on a suffisament interprété les textes sacrés pour ne plus avoir à expliquer à personne qu’il ne faut pas les prendre au pied de la lettre. Surtout qu’appliquer un texte rédigé il y a quelques millénaires aujourd’hui pose un léger problème de contexte et de temporalité.
Puis j’ai vu un sondage qui soulignait que 15% des Français étaient complètement convaincus par l’existence du mentalisme.

Et puis il y avait la Grèce, la fin de l’univers économique connu, la chute, la crise, on va tous mourir si on sauve pas la Grèce. Alors on occupe Wall Street pour que Sarkozy ne paie pas sa nuit au Martinez au prix du salaire annuel d’un développeur avec deux ans d’expérience. Et ça marche puisqu’il freeze son salaire. Et c’est ça qui est important. Et les mauvaises langues font des vannes comme quoi il a augmenté son salaire de 70% juste avant de le baisser. Parce que c’est ça qui compte. C’est de faire un bon mot et de le voir liké 18 fois et d’atteindre les 29 retweets. Pour changer le monde.

Ce matin, je me suis réveillé avec cette question en boucle dans ma tête, à laquelle je n’ai pas trouvé de réponse satisfaisante :
Imaginons que vous me fassiez vraiment confiance. Et que je me tienne à côté de ce qui est manifestement un arbre tout ce qu’il y a de plus classique. Et que je déclare, fermement et avec aplomb que ce n’est pas un arbre. Que penseriez-vous ?

Une des justification du métier de trader (au-delà du biais de réussite qui convainc les amateurs de mentalisme que c’est parce qu’ils sont très bons en probabilité que les traders gagnent autant d’argent) c’est qu’ils servent à réguler le marché. Quand c’est trop cher d’un côté, bam, on achète de l’autre, on revend et la différence va dans la poche du trader. Ça marche aussi dans l’autre sens en jouant sur la temporalité des échanges (vas-y, shorte moi). J’avais commencé une traduction d’un passage du Baroque Cycle de Stephenson où Eliza expliquait le fonctionnement de tout ça à la cour de Louis XIV. Je ne l’ai jamais terminée, mais tout ça pour dire que s’amuser avec les inégalités du marché, on fait ça depuis longtemps.
Mais alors, quelle est la légitimité du trader à s’enrichir sur le dos des hoquètements d’un Marché supposé parfait pour le reste du commun des mortels participant à l’économie ?
Une blague d’économiste connue met en scène deux économistes, l’un qui croit à la perfection du Marché, l’autre qui n’y croit pas. Ils se promènent dans la rue et tombent sur un billet de 50€. Le non-croyant dit “oh, un billet de 50€”, l’autre lui répond “c’est impossible, si il y en avait un, quelqu’un l’aurait déjà ramassé”. Le non-croyant le ramasse alors et le fourre dans son porte-feuille. Le croyant pointe le sol du doigt : “tu vois, il n’y a rien”.
Au-delà d’illustrer la possibilité d’être divergent sur l’existence ou non d’un Marché parfait, posons la question la plus prosaïque possible en rapport avec cette anecdote : De quel droit le mec s’empare des 50€ pour les mettre dans son portefeuille ?!. Je ne sais pas où, dans la vraie vie, il faudrait rapporter les billets que l’on trouve dans la rue. À la police, à la Banque de France, au Trésor Public, à la Caisse des Dépôts ? En tout cas, à un organe neutre qui les dissoudra dans la piscine globale de l’échange monétaire. Le mec qui a perdu son billet, bah, ok, c’est pas de chance, il avait qu’à faire attention. Mais au moins, personne n’en profite. Ou plus exactement, tout le monde en profite.

Et là, je viens de me rendre compte que je suis pour taxer les échanges financiers et nationaliser les banques d’investissement. Tu m’aurais dit ça y a une heure, j’aurais dit “euh, mais trop pas”.
Maintenant, je vais aller lire des arguments contre.

Je reviens.

23
Jun 11

Direction Générale des Finances Publiques

Les impôts ne m’aiment pas. Non, vraiment, je pense même qu’ils m’en veulent.
Ma collègue dit que les impôts ont tout pouvoir et qu’on est à leur merci. Faut pas déconner non plus.
Moi, j’aime bien les impôts à la base, c’est cool les impôts, ça permet de subventionner le métro. Et moi j’aime le métro.

Je suis salarié depuis août 2008. J’étais payé une somme raisonnable mais qui, accumulée, ne me permettait pas d’atteindre le plafond imposable, mais juste suffisament pour ne pas avoir droit à une prime à l’emploi. En même temps, j’en avais pas besoin, donc je ne me suis pas plains, je suis plutôt de gauche comme garçon, c’est vrai quoi, donnons les primes à ceux qui ont du mal à vivre.

En 2009, donc, je n’attendais pas de Déclaration de Revenus pré-remplie. Surtout que j’habitais chez mes parents.

En 2009, j’ai commencé à être augmenté et à gagner des sommes plutôt sympathiques. Puis, en octobre, mes finances me le permettant enfin, j’ai déménagé, fait les démarches nécessaires et ait continué ma vie. Mais en septembre, déjà, quand sur Twitter les gens se mettent à en parler, je m’inquiète. Puis j’oublie. Nan, mais vraiment. Je suis en plein déménagement, on vient de lancer la nouvelle version du site, je suis sous l’eau, je n’y pense plus.

Jusqu’au 26 mai 2010. Là, je commence à m’inquiéter un peu, sincèrement, moi, je veux les payer mes impôts ! Je veux être en règle et subventionner les routes bretonnes, la Politique Agricole Commune et le nucléaire français ! Alors je raconte mon histoire autour de moi et les gens me disent des choses un peu contradictoire, mais à plusieurs reprise j’entends cette explication rassurante « Nan mais en fait, 2008 ça compte pas parce que t’as pas travaillé l’année entière et on paie rien la première année, donc c’est bon, c’est normal que tu n’aies rien reçu. Ça commencera que l’année prochaine. » J’aurais pu aller voir mon centre des impôts du 11e arrondissement pour leur demander, mais on venait juste de terminer Cannes Inside, on repartait sur de nouveaux projets, j’ai oublié. Et puis je savais pas qu’on pouvait communiquer avec eux par email. Sinon, tu penses bien, je l’aurais fait.

Le 26 janvier 2011, tout fringuant et pimpant (on est mercredi, j’aime bien le mercredi, et puis la veille au soir, j’étais sorti avec Kwyxz et Pipo boire un verre), j’ai ouvert ma boîte aux lettre et j’ai reçu UNE LETTRE RECOMMANDÉE. Alors je suis allé à La Poste la chercher. Puis je l’ai ouverte. Et elle avait l’air un tout petit peu menaçante. Du genre « euh, steuplé Julien, tu dois déclarer tes revenus 2009 MAINTENANT sinon on te poursuit.» J’ai un tout petit peu peur, alors j’envoie un sms à mon boss pour lui dire que je vais être un peu en retard, et je vais Rue Godefroy Cavaignac (je crois que ça s’écrit comme ça).
Le mec à l’accueil est pas exactement accueillant. Je ne sais pas exactement pourquoi je suis là, lui peut pas le deviner, en plus j’ai une lettre recommandée de mise-en-demeure alors il pense, et je le comprends, que je suis un ennemi de la République. Pour se rassurer, il tâte le sabre laser dans sa poche arrière puis finalement quand je déclare “je voudrais être en règle”, il s’apaise et me demande mon nom et mon adresse. Que je lui donne bien volontiers. Il me dit « Vous n’habitez pas là, vous êtes sûr d’habiter là ? ». Je reste incrédule pendant une bonne seconde devant cette affirmation. « Oui, ça fait un peu plus d’un an maintenant. Et puis, vous m’avez envoyé une lettre recommandée à cette adresse… ». Il s’incline face à cette preuve et me tend l’Imprimé 2042 daté 2009 en me disant « Voilà, vous pouvez remplir ça ». J’attrape, le sourire aux lèvres d’entrer enfin dans l’ère de la légalité. Puis je regarde. Et à part la mention “Nom Prénom”, j’admets immédiatement mon illetrisme. « Si vous voulez de l’aide, prenez un ticket là-bas » « D’accord. ». Évidemment, il me manque l’info essentielle, la somme de mes revenus. Chiffre récupéré dans l’après-midi. Le lendemain, je glisse ma déclaration dans la fente de la boîte aux lettre de mon Centre des Finances Publiques. Pensant l’affaire réglée. (là, je sais qu’il me reste encore 700 mots à taper et toi, à lire)

Trois mois s’écoulent sans aucune réponse de leur part. Nan, sérieusement, toujours rien le 5 mai. Y a un problème. Problème qui me taraude mais ne m’empêche pas de dilapider ma fortune sous forme liquide.

Quand soudain ENVELOPPE. Je suis pas super jouasse de payer 40% de pénalités parce que j’ignorai la loi, mais Peach me dit que c’est comme ça, alors même si ça me fait un peu mal au cœur de payer pour de l’ignorance, j’accepte. Cinq jours plus tard, au milieu de la nuit, je prends mon courage à deux mains, et je deviens un homme, un vrai.
Au bureau le lendemain je tue quelques arbres en imprimant les justificatifs m’indiquant que mon ordre de paiement a bien été enregistré, j’imprime une autorisation de prélèvement que je vais déposer à la banque. Et je pense que l’affaire est réglée. (#runningladygaga)

Le mardi suivant, je reçois une nouvelle lettre de la Direction Générale des Finances Publiques. Je me dis « ah bah tiens, sympa, pour une fois, ils accusent réception d’un truc que je leur envoie ! ». Sauf que non, c’est une lettre de rappel de mise en demeure de poursuite sur ma personne méritant des sanctions immédiates et encore plus de pénalités.

Wait... What ?!

Ok, SIMPA L’AMBIANS, on se calme. Surtout que l’envoi est daté… de la veille du jour où j’ai reçu le montant à payer et tous les numéros cabalistiques nécessaires à cette fin. Je sais que je suis cool, mais non, il n’y a pas marqué Marty McFly sur mon front. Je reprends mes esprits. Je tente d’appeler. Huit fois. En vain, ça sonne désespérément occupé. Alors je tente la voie électronique et puis je prends mon mal en patience et j’attends. À ce moment là, je ne crois plus en rien. Je me dis que je vais croupir en prison jusqu’à la fin de mes jours, que les impôts vont saisir mon Macbook Air, ma XBox 360 et mon vélo sans vitesse. Suicide. Mort.

Mais comme la façon de donner vient à point à qui ne regarde pas le bébé qui bout, j’obtiens satisfaction. Notez que j’ai pas été con, dans le mail susmentionné, je demandais, en plus de ma déclaration de bonne foi de ne pas voyager dans le temps, si j’allais avoir des problèmes pour 2010. Non parce que, si je peux éviter, ça serait sympa, tavu, toussa, l’énervement, le stress, j’ai déjà ça au bureau. François m’a donc gentiment informé que je n’aurais pas de déclaration pré-remplie non plus cette année et que je devais en remplir une moi-même à la main. Alors je suis allé sur impots.gouv.fr, j’ai téléchargé l’imprimé 2042 estampillé “Déclaration de Revenus 2010″, je l’ai remplie et je suis allé la glisser dans la fente. J’ai pas tweeté là-dessus. J’ai pas fait de photocopie. La seule preuve que j’ai, c’est que j’ai demandé à l’un des stagiaires par mail de l’imprimer le 25 mai. Et un mail au Boss de chez Vodkaster parce que j’avais égaré mon dernier bulletin de salaire de chez eux. Celui de décembre 2010. Celui avec la somme à reporter dans la case 1AJ, en page 3. Ça fait un bon faisceau de preuves je trouve.

C’est quand j’ai reçu dans deux enveloppes distinctes ma Taxe d’Habitation et ma Contribution à l’Audiovisuel Public que j’ai enfin eu le sentiment que la Direction Générale des Finances Publiques m’accueillait en son sein. Je me suis senti Français pour la première fois de ma vie. J’ai attendu 3 jours pour aller mettre mes petits chiffres dans l’application web des impôts. Et puis on m’a demandé d’imprimer pour chaque une autorisation de prélèvement. Alors j’ai analysé en détail, j’ai même fait des checksum sha256 (e483cf935c5061bc919a1f4ee0a32ae99b6582ad502f1446782f431282a5653f) des deux pdfs et je suis parvenu à la conclusion que soit les deux documents étaient identiques, soit j’avais trouvé une collision dans l’un des algorithmes de hashage les plus puissants du moment (probabilité de cette option en 2011 : quasi-nulle). Et puis j’ai comparé à celle que j’avais donné pour l’Impôt sur le Revenu : encore le même. Comme je me sentais pote avec la DGFiP, je lui ai envoyé un mail pour lui demander si c’était la peine que je tue encore quelques arbres ou si c’est juste qu’ils étaient à la ramasse niveau écologie, recyclage et traitement de l’information.

J’ai attendu, puis François m’a répondu “Coucou Ju, ah oui, faut le remplir et l’envoyer 2 fois le formulaire. PS : on a toujours pas reçu ton paiement pour 2009, on va être obligé de te poursuivre dans la rue !”

Wait... What ?!

Alors j’ai décroché et j’ai appelé François sur sa ligne directe (oui, j’ai sa ligne directe). Je lui ai dit « je peux faire quoi pour être dans le droit chemin de la légalité » « Bah, c’est pas possible, c’est trop tard maintenant »

Wait... What ?!

« Ok, François, tu te fous de ma gueule là ? » « Non, mais on peut se voir demain si tu veux. »

07
May 11

Dire et faire dire

Stéphanie tourne la tête brusquement vers la droite, en pinçant les lèvres, la pupille de ses yeux disparaît de mon champs de vision – je suis trop à gauche – sa frange brune se soulève puis retombe sur son front, elle lâche une onomatopée d’agacement. Je sais qu’à ce moment là, elle pense, tellement fort que je l’entends de sa propre voix : « Mais quelle sombre connasse ! ».

Je viens, de manière innocente mais pas du tout innocemment, de mentionner Flavie dans une conversation qui n’a rien à voir. Je ne peux pas m’en empêcher, quand une fille me plaît, que cela semble réciproque ou non, je finis toujours par glisser son nom ça et là, dans l’espoir illusoire que cela fera peser la balance cosmique de l’amour de mon côté. Qu’à force de répéter ce prénom comme un mantra, la pluie va enfin finir par tomber. Ça marche parfois, ça échoue parfois. La méthode scientifique me force à constater que l’indice de corrélation est néant.

Le problème vient probablement du fait que, terrorrisé à l’idée d’être un de ces “gros lourds”, je confine la subtilité de ma drague à l’invisibilité absolue, et alors même que je pense déjà en faire trop, je me restreins encore et toujours. Du coup, la moindre annonce tangible un peu brutale (je me penche pour essayer de t’embrasser, par exemple) ne peut que créer un moment de surprise, qui même si il est en potentialité un accord pour poursuivre une relation dans le futur, demande un temps de traitement souvent caractérisé par une légère déviation de trajectoire et colloquialement appelé “vent”.

Informer à l’avance, quitte à ne pas être subtil – mais là, est toute la subtilité, justement – c’est s’assurer que celle que l’on convoite sait et agit en conséquence : si elle sait qu’elle vous plaît et qu’à l’inverse vous pas du tout, il est de sa responsabilité de ne pas répondre à vos messages, à ne pas accepter vos rendez-vous. Sauf évidemment à se faire appeler “sombre connasse” par une de vos amies.

Stéphanie me demande ce que je vais faire, du coup. Je réponds que je ne sais pas, que je ne sais pas quoi faire de moi et que peut-être je vais aller faire du vélo. Non, mais avec ton Amie là ? Faire du vélo, je répète.

Finalement, des façons de créer des couples la meilleure reste encore celle que l’on utilisait dans la cour de récréation de l’école primaire, où tout le monde criait “Mathieu aime Sandra ! Mathieu aime Sandra !”. Du coup Sandra était au courant et soit elle ne parlait plus jamais de l’année à Mathieu, soit elle s’arrangeait pour venir l’emmerder et lui piquer son ballon pendant qu’il jouait au foot. Ils apprenaient à se connaître puis quand ils constataient que tous les deux aimaient bien les billes chinoises (envers et contre tous – sincèrement, qui aime les billes chinoises ?) allaient se faire des smacks dans le coin sombre du préau.

Je n’ai pas besoin que l’on m’apprenne à discuter, ou que l’on m’arrange des rendez-vous, je sais inventer mille prétextes pour me retrouver en tête à tête avec celle qui me plaît (ou me plaît moins mais est bien jolie, mais elle est un peu bête quand même…), j’ai même appris à tuer ce qui a longtemps été de la timidité et qui plombait mes conversations, je sais occuper une date de cinq heures si c’est nécessaire (parce que la jeune fille doit attendre son train et que l’abandonner serait très mal vu par les règles de la politesse – sauf à vouloir passer pour un sombre connard, option toujours possible).

Je n’ai pas non plus besoin que l’on m’explique que je n’ai aucune chance, je suis lucide et défaitiste, si je ne plais pas du tout, je le sens, je fais avec et je passe à autre chose. Encore faut-il qu’en face on me le fasse sentir. Encore faut-il qu’en face on sache qu’il faut me le faire sentir.

Ce dont j’ai besoin, c’est que la cour de récréation murmure tout bas “Julien aime Flavie !”, juste assez fort pour que Flavie soit au courant que je n’ai aucunement l’intention d’être son Ami et agisse en conséquence. Alors je glisse son nom comme un mantra dans l’espoir d’être repris, mais personne ne répète en chœur avec moi, du coup, forcément, la pluie ne tombe jamais.


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