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Code et créativité

Ça fait plus de deux ans maintenant que ce marronier des débats de Twitter traîne sur la place publique et que je ne me suis pas exprimé à ce sujet alors pourtant que ça touche au coeur de ce que je fais de mes journées.

Non, il ne s’agit pas du mariage homosexuel.
À propos du mariage homosexuel, d’ailleurs, je n’ai jamais eu de vrai avis, sinon un avis corrélatif consistant à m’associer aux gens qui avaient les mêmes valeurs que les miennes.  Ou plus exactement me dissocier des gens avec lesquels je n’ai rien en commun.
Je me souviens d’un jour où mon père nous a dit, pour nous former à la pensée critique, que si un beau jour de juin ensoleillé Le Pen déclarait que le ciel était bleu, il avait beau être la pire raclûre de notre cher pays, il ne faisait que dire la vérité et nous serions de bien mauvaise foi de le contredire.
Mon opinion politique corrélative elle, consiste à dire que, si je suis aveugle et que Le Pen dit que le ciel est bleu, je peux éventuellement le croire. Mais si mes amis du Motel, mes voisins du 11e, les journalistes de Libération et un certain nombres d’autres personnes connues pour leur attachement aux valeurs de la démocratie disent qu’il fait nuit, je suis dans une posture de doute. Évidemment, par attachement à des gens qui me sont proches, je serais un modéré dans la cause de la nuit.
Par contre, si, soudainement, la thèse (tout à fait plausible jusque là) que le ciel est bleu est soutenue par des catholiques intégristes, des antisémites, des personnes agées attachées à des valeurs qui ne dureront pas plus loin que leur mort ou des gens qui pensent qu’on peut sauver quoi que ce soit en enfermant ses enfants chez soi, alors, dans ce cas, le doute ne m’est plus possible.

J’étais dimanche chez mes parents à Garches, petite banlieue bourgeoise de l’ouest parisien où je me rends, toutes les sept semaines pour que ma mère rafraichisse ma chevelure à large coup de tondeuse électrique. Je marchais d’un pas rapide vers leur domicile depuis la gare (j’avais une demie heure de retard) lorsqu’un autocollant jaune vif orné d’un oeil stylisé noir frappa mon attention sur la boîte au lettre d’un riverain.
Je ne me souviens plus exactement du nom de l’association en question, seulement du slogan “Si je ne suis pas là pour prévenir la police, mon voisin le fera”. L’autocollant se répétait de loin en loin le long de l’avenue (oui, il y a des avenues à Garches). Une fois arrivé, je demande à ma mère “alors, y a un comité de voisin nazis qui s’est emparé du quartier ?”
– oh, toi aussi tu dis ça ? ton père dit pareil
– bah, c’est un peu la blague évidente
– ah moi au début, je pensais que c’était bien, je l’avais pas envisagé comme ça…

Quelle est la différence donc, entre les gens qui arborent cet autocollant sur leur boîte aux lettres et que je prends volontairement pour des nazis et ma mère qui ne voit dans cette opération qu’un sympathique mouvement d’entraide de voisinage ? Dans son article aux accents volontairement brutaliste, titiou, journaliste à Slate, affirme que (j’extrapole) ces voisins fiers de l’oeil jaune sur leur portail sont parfaitement au courant des tenants et aboutissants de leurs actes et qu’il faut pas les prendre pour des niais sinon ils auront tôt fait de nous imposer leur vision (pas du tout) sympathique du monde tandis que nous en serons encore à tenter une approche pédagogique. Mais alors quid de ma mère, cette personne tout à fait démocrate qui, si nous ne lui avions rien dit n’aurait pensé que du bien de l’initiative ?

Du Collectif des Voisins Nazis à la NSA il n’y a finalement qu’un pas.
Je me suis toujours demandé si les anglais étaient moins sensibles à la vidéosurveillance omniprésente dans leur pays parce qu’ils n’avaient jamais subit les travers autoritaires des régimes dictatoriaux par ce biais. (ma connaissance de l’histoire britannique est cependant lacunaire et j’accepterai tout pointeur qui pourrait corroborer ou infirmer cette pensée facile). Et, qu’à l’inverse, l’Allemagne (et la France dans une moindre mesure) est un foyer de hacker du fait même que l’idée de détourner les moyens de communication est inscrit dans la culture collective.
Du coup, est-ce qu’espionner tout le monde c’est un moindre mal quand il s’agit de traquer le terrorisme et de préserver la santé et la vie de quelques milliards de personnes ? (hint : “non, mais”)

On en revient au sujet initial de ce texte, avant que je ne digresse sur ces considérations politiques, ce débat qui fait rage sur les internets : tout le monde doit-il apprendre à coder ?

Évidemment, la position, d’un point de vue tout à fait bourgeois, est attractive : le travail est garanti et stable, l’avancement rapide vers des postes à responsabilités et le salaire variant d’attractif à franchement indécent. En 2014, votre gendre idéal, est probablement chef de projet chez Cap Gemini. Il est d’ailleurs l’inspiration derrière ce personnage, dans les publicités, qui se retournent vers vous et, contrairement à Richard Berry qui ne nous vendait que de l’inoffensif yaourt, nous déclare, droit dans les yeux, qu’il “aime sa banque”. (réponse : “meurs”).

Il y a la question de savoir si c’est facile. J’ai une amie qui, il y a 6 mois ne savait pas faire la différence entre un port USB et un port HDMI et qui, aujourd’hui possède un diplôme de développeur web. Elle débute mais, bien entourée comme elle est, elle va acquérir de la culture, enrichir son vocabulaire et ses méthodes et, à force de coder, elle deviendra coderon.
Est-ce à dire, dès lors que coder est facile ? (hint : oui) Mais là n’est absolument pas l’enjeu. Un million d’enfants sortant du CP savent écrire une phrase correcte. Une centaine environ deviendront écrivains (je suis sûr que cyno a une stat plus véridique à ce sujet). Les autres sauront écrire des lettres à la syntaxe relativement correcte pour s’excuser de leur absence au rendez-vous trimestriel de Pôle Emploi (lettre qui leur a été envoyée alors même qu’ils y étaient à ce putain de rendez-vous).
Aujourd’hui, la vaste majorité des développeurs informatiques de ce monde écrivent chaque jour des dizaines de milliards de l’équivalent de ces lettres administratives. Et on leur file plein de thune. Aucun n’a d’intérêt à s’arrêter pour écrire de la littérature.
Le monde n’a besoin que d’un seul Viaduc de Millau. Par contre, il a besoin d’une chiée de Pavillon Phenix. Et vous savez de quoi il a encore plus besoin ? De stands préfabriqués pour les professionels de la profession (toutes les professions).
Pourquoi s’emmerder à faire autre chose que des menus déroulant dans des menus déroulant et des carousels quand on a déjà les éléments en kit, qu’ils suffit de trois vis pour les fixer, que de toute manière on s’en fout que ça prenne la pluie puisque c’est en intérieur et que, au pire, si le client demande d’installer une douche, on paiera un stagiaire pour pomper l’eau au moment opportun ? On boucle et on va boire une bière. Y a que ça de vrai la bière.

Peut-être parce qu’on aurait envie d’être libre et de ne pas être aliéné.
Parce qu’un état démocratique n’a pas envie que son peuple soit aliéné et confiné dans l’obscurité.
90% des informations qui sont parvenues à l’intérieur de votre cerveau dans les dernières 24h vous sont parvenues ou ont transité par un système informatique. N’avoir aucune maîtrise du système, c’est nécessairement se faire avoir à un moment. Exactement au moment où un serveur de la NSA s’est subtilement intercalé entre votre terminal et le serveur de GMail.
Aujourd’hui, 98% des objets manufacturés vous sont parvenus par un moyen de transport utilisant un moteur à explosion. Vous n’avez pas la moindre idée de comment fonctionne le moteur d’un cargo transatlantique et vous laissez ça à des ingénieurs spécialisés (ou au garagiste). Vous avez bien raison. Parce que le moteur en question n’a pas transformé l’objet. Il est exactement le même que lorsqu’il est sorti de l’usine (si il a été bien empaqueté).
Par contre, le code qui a pris votre information à la sortie du journaliste et l’a transformé en un texte aligné à gauche entrecoupé de publicités qui refreshent la page au bout de 179 secondes, ou la publicité vidéo qui s’arrête quand vous ne la regardez pas, ça, ptêt que ça pourrait être cool de savoir ce qu’ils ont tripatouillé dans votre ordi.
Je voulais parler de créativité, mais tout le monde n’a pas envie d’être créatif et nous qui avions envie de l’être au travers de ce medium, nous en avons déjà pris possession.

Tout le monde doit-il apprendre à coder ? non, laissons ça aux gens qui veulent fabriquer des sites internet (et à ceux qui veulent construire des Viaducs de Millau)(mais eux ont pas attendu mon conseil)
D’ailleurs, si vous avez besoin de code réel, demandez à un ami informaticien (pas à moi), il sera probablement ravi d’écrire 20 lignes de python pour répondre à votre question tellement il sera surpris que vous ne lui demandiez pas de reconfigurer Outlook pour que les .docx s’ouvrent automatiquement dans Word avec les macros activés (“comment ça se fait qu’ils ont changé ça, c’est pas du tout pratique au quotidien quand je fais ma compta !”).
Tout le monde devrait-il être formé pour comprendre l’ironie de la dernière parenthèse : définitivement, oui.

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À Juliette et Aloïs

Mariage-ipad

C’était le premier mariage auquel je participais et j’étais témoin. À 300 battements par minute, devant une centaine de personnes, j’ai fait ce discours.

Papa, Maman,

Je suis né un jour d’octobre 2006 dans un recoin propre et bien éclairé d’une bibliothèque universitaire américaine.
J’avais évidemment vécu avant ça mais ça n’est pas le moment de s’étendre là-dessus (et quand bien même ce serait le moment, ce n’est pas très important)

Comme tout enfant qui vient au monde, j’ai d’abord découvert Juliette. Qui m’a dit “Chut, j’ai un paper à rendre” alors je me suis tu. C’était ma première fois face à l’Autorité (j’ai mis une majuscule à Autorité)

Elle m’a d’abord élevé comme une mère célibataire avec l’aide d’Olivier qui jouait le rôle du grand-père ronchon, communiste et conservateur (je sais que ça n’est pas censé aller ensemble, mais il n’est pas à une contradiction près). Bonne copine, elle m’a donné ses remèdes quand j’ai un peu trop bu pour la première fois et m’a conseillé (pas toujours heureusement) sur la manière de s’y prendre avec les filles.

Puis un jour, maman m’a dit “Viens, on va rencontrer ton père” et j’ai découvert Aloïs, les rigatonni aux broccolis et le Pinot noir.
Elle m’en avait parlé, il était loin, il lui manquait, tout ce genre de chose que les jeunes filles éprouvent et que je ne comprenais alors pas encore très bien.
Il avait de la barbe, m’a fait découvrir de la vraie musique (mon horizon était jusqu’alors limité à Britney Spears et à Avril Lavigne), des bières exotiques et les chemises à carreaux.
Je l’ai appelé “papa”, il a regardé Juliette, l’air de dire “mais qui est ce mec avec qui tu traînes ?!”, elle a acquiescé et il m’a reconnu comme l’un des siens.

Mais ce que j’ai découvert, surtout, ce soir là, alors même que j’ignorais qu’il me manquait, c’est un modèle, vous deux.

Aloïs, Juliette, un modèle de couple, soudé mais pas gnangnan, un couple dont on peut inviter l’un sans l’autre, un couple qui regarde dans la même direction, chacun à sa façon mais toujours ensemble.

Juliette, Aloïs, je vous remercie de m’avoir donné l’occasion de légitimer légalement un amour dont je suis le témoin depuis longtemps et pour longtemps encore (si possible autour de bons dîners)

Aloïs, Juliette, je vous souhaite tout le bonheur possible et si, – non – , /quand/ vous aurez un enfant, je suis sûr qu’il sera encore plus réussi que ce que vous avez fait de moi.

Les deux ont pleuré, mon oeuvre était accomplie, j’ai pu retourner manger de la canette rosée et combler toutes les calories que j’avais épuisées en tremblant devant tout le monde.

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Une nuit au Globo

Elle lance « on va au Globo ! » et tout le monde la suit à l’extérieur. On alpague un taxi. Il nous demande « Pour combien ? » Un abruti répond « On est 8 » Je rigole et je m’engouffre en embarquant trois personnes « On est juste quatre monsieur, elle peut monter devant ? C’est son anniversaire. On va au Globo. À Strasbourg Saint-Denis ».
Le chauffeur est cool. La conversation, surréaliste, tourne autour de ses préférences en matière de sexualité. Je ne sais plus comment on en est arrivé là. Il a trois enfants et il aime sa femme plus que tout au monde.

Fin de la course. Distributeur de billet. Bouteille de vodka-orange abandonnée. Traversée du boulevard au vert. On court. On crie. On se trompe de file. On rigole.

Puis l’enfer.
Après avoir attendu 25 minutes dans le froid d’un mois d’avril qui mord comme un mois de janvier, nous pénétrons enfin dans le Globo. Sa première antichambre en tout cas.
La foule est dense pour payer l’entrée. Je m’écarte et j’assure mes arrières en glissant un billet de 20 dans le corsage de la première fille correspondant vaguement à mes canons de beauté « Tu me prends ma place ? Je suis juste là. » Je sors mon téléphone. C’est à ce moment que commencent mes notes.

On me tend mon ticket. « Garde le, c’est pour une boisson »
Une fille essaie de passer sans payer. Trois vigiles la bouscule. Elle se met à hurler, à insulter l’ouvreuse, l’établissement. On entend l’ordre de la faire sortir. La fille sort son billet. Tout rentre dans l’ordre.

[la suite peut s’écouter en playlist Spotify]

Deuxième antichambre. Le vestiaire. J’ai fait l’erreur d’avoir un sac ce soir.
Dans la salle, les premières notes de Gala sonnent. De loin, on entend la foule des danseurs crier “ouaaaaais !”
Où suis-je ? Qu’est-ce que je fous là ?
Un vigile trace deux avenues façon Haussman dans l’amas inorganisé de la file. Quiconque s’aventure dans la tranchée se retrouve immédiatement projeté sans ménagement par le molosse à la fin de la queue. J’en fais les frais.

Par une ouverture soudaine dans la foule, je vois que des gens rentrent avec leurs affaires. Je lance « On s’en fout, gardez vos affaires avec vous ». Une commence à me suivre, puis fait demi-tour pour aller chercher sa pote qui ne nous a pas entendu.
Je continue.
No man’s land dans le couloir qui mène à la salle. Je ferme les yeux. Je respire. Et je plonge.

Les danseurs se trémoussent sur Les Forbans. « C’est sympa tu verras ! ». Oxymore en acte. Le DJ ne prend même pas la peine d’inventer une transition, il coupe net et enchaîne sur “All the single ladies”.
J’ai perdu mes acolytes (est-ce qu’ils sont passés devant moi alors que j’étais en train de rédiger ce texte ?). Je guette. Je me donne une contenance mais je commence à flipper. Si ils se sont intégré dans la foule, je n’ai aucune chance de les retrouver et l’aventure va s’arrêter là.
Je me raisonne et je reste en plein milieu. Visible. J’ai l’air d’un con en fait. Un verre. Il me faut un verre.

Ouverture vers le bar. Je m’engouffre. Cette soirée est basée sur le thème de l’engouffrement. Toute ouverture est une opportunité.
Sur ce bar, des filles, même pas si court-vêtues, titubent au rythme de Girls Wanna Have Fun (version Miley Cyrus). On ne sait pas si elles have fun, mais clairement, elles wanna et font bien semblant.
Mon rhum coca arrive vite. Évidemment, il ne contient que peu de rhum. Ou alors c’est que je ne suis plus en état de détecter l’alcool. Mais je penche pour la première option. Le ticket boisson ne donne pas le droit à plus, je pense.
Puis je vois arriver ceux que j’avais perdu. Mon rythme cardiaque redescend à un niveau acceptable.

Trente minutes plus tard, on ne sait plus si on écoute du Bruel ou du Goldman. J’ai deux verres et un millions de confidences d’inconnus. Je n’en ai noté aucune.
Le défi, rester statique le temps que la moitié du groupe aille aux toilettes. Un rock démarre. Le défi redouble de difficulté.
Un mec médicalement obèse fend la foule et sépare notre groupe l’espace d’un instant. Je baisse les yeux vers les notes que je prends du pouce sans regarder et je me demande si 1) J’arriverai à me relire demain 2) Je me souviendrai les avoir prises.

Une chanson spéciale. Je pense à ma copine. J’ai envie de lui envoyer un texto. Mais il est 3h18, elle dort et de toute manière ça ne capte pas dans ce sous-sol.

Le groupe “toilette” est de retour. La danse sans but est terminée. Il faut commander des shooters. Il faut oublier. La soirée. Le temps qui passe. Sa vie.
Je refuse le shot. Je suis à ça de vomir et j’ignore où sont les toilettes.

En 2013, le ménage à trois a la vie dure. Mais pour les ringards, rien n’est ringard. Une fille. Deux garçons. Une danse. On ne sait pas avec qui elle va rentrer. Ni elle. Ni elle, ni elle encore. Le ratio fille-garçon est affligeant en fait. J’essaie d’imaginer la conception de l’instinct de propriété dans ces “trouples”. Non, en fait c’est débile de concevoir ça comme ça, n’y pense plus.

Sortie de nulle part, Sheila. Ma mère dansait là-dessus et elle était plus jeune que moi. Mais l’ivresse est plus forte et on danse. Puis-je encore me respecter après ça ?
La foule déclare que « c’est universel Sheila ! » Mais était-ce bien la peine d’enchaîner avec France Gall ?

J’emprunte une cigarette et je pars explorer le bocal fumeur. Une brune m’allume ma cigarette. J’en fume la moitié. Je m’ennuie. Je rigole à une blague de la brune, elle en raconte une autre. Elle a finit sa clope, elle me demande une taffe. Je la lui laisse. Je négocie vaguement qu’elle laisse une autre demi-cigarette qui vient d’apparaître dans sa bouche à un mec pour qu’elle accepte la mienne. Je ne comprends pas exactement ce qui vient de se passer. Je sors. Générique de Magnum.

À la fin des “Lacs du Conémara”, il me reste 2% de batterie. Je vais devoir continuer sur papier. Ou alors je pourrais quitter l’endroit. Il est 4h01, c’est raisonnable ? Non. C’est bon, j’ai un stylo.

Une des filles se fait embarquer par un mec inconnu qui tente de lancer une chenille au moment où la chanson populaire démarre. Elle se laisse faire quelques secondes puis fait mine de partir aux toilettes. Le mec la suit. On s’interpose poliment.
« En fait c’est des enfants, je viens de parler avec plein de mecs, ils ont entre 21 et 23 ans les gens ici et tous en école de commerce »

Les langues se déshinibent et les filles commencent à vouloir choper. Ou du moins faire semblant. « J’ai. Trop. Envie. » déclare quelqu’un au moment où Patrick Sébastien nous encourage à faire tourner les serviettes. Patrick Sébastien ? Ou bien est-ce les BBBrunes ?
Gangnam Style. La foule jusque là informe prend des allures de défilé nord coréen. Tous alignés à sauter en rythme. C’est impressionant. C’est terrorisant. Mais l’instinct grégaire me gagne et je me joins à tous.

5h. Je suis toujours là. Ni Elsa ni les [illisible] n’ont eu raison de moi. Volare non plus. Je ne sais plus qui je suis. Mon bic donne des signes de faiblesses. Je trouve un criterium. Il ne tiendra sûrement pas longtemps. Assez j’espère.

À la fin du Shakira, je propose de faire la grève de la danse sur Envole Moi. On me répond qu’on n’a pas la force, qu’on préfèrerait vomir. Elle s’envole dans une ouverture avec le premier venu. C’est pas difficile. Et quand Johnny allume le feu, on pourrait conclure, il suffirait d’une étincelle. Non en fait. Aucune étincelle.

Un mec me demande ce que j’écris dans mon carnet. Je me fais passer pour un journaliste des Inrocks. Ça fonctionne évidemment. On insiste pour me lire. Je m’enfonce dans le mensonge. Le DJ enchaîne Yelle et Ke$ha. Sur le moment, je trouve que ça confine au génie.
Le carnet devient officiellement ma technique de drague préférée. Beaucoup plus efficace auprès de ces deux filles de l’espace fumeur que mon traditionnel “vous êtes soeurs”. Elles veulent lire, tentent de déchiffrer. Abandonnent. J’écris la phrase précédente. « Et là, tu parles de nous ? » « Oui [sourire] » « Tu dis quoi ? » « Que cette technique de drague fonctionne vachement bien sur vous » « [rires] » Elles sont déçues quand je leur annonce que j’ai une copine et que c’est le moment pour moi de partie. Sans demander mon reste je m’en vais. Je fais un signe de loin à ce qu’il reste de mon groupe.

Il est 5h36 et je quitte le Globo.
Le critérium donne des signes de faiblesses. Il a duré le temps qu’il fallait.
Je descends les grands boulevards vers République à pieds. Je me parle à haute voix.
J’ai promis à 5 personnes qu’elles pourraient lire ce texte. J’espère que vous en êtes.

Mon lit. Je me rappelle à quelle point ma copine est supérieure à ces groupies impresionnées par un mensonge, un stylo et un carnet.
Et je m’endors.

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Chauffage

Le chauffage est resté allumé tout le week-end chez moi. Lorsque je suis rentré tout à l’heure, après avoir marché face au vent pendant quatre minutes quarante, la sensation de chaleur était agréable sur mes pommettes. Ça m’a rappelé un souvenir, une fois où, en rentrant de l’école, ma mère avait préparé du chocolat chaud.
Je ne peux plus boire de chocolat chaud, ça me donne la nausée. Je réessaie parfois, mais j’en laisse systématiquement les trois quarts.

J’aimerais bien déménager. Sans raison. Juste parce que ça fait trois ans et demi que je suis dans le même appartement et que je trouve que ça fait trop, que ça m’effraie un peu. En grandissant, on a toujours déménagé tous les trois ans environ (parfois deux, parfois cinq, au gré des aléas de la vie).
J’ai toujours trouvé que les gens qui n’avaient jamais déménagé de leur vie n’avaient vraiment pas de chance, que c’était triste, qu’il leur manquait un truc.
On les reconnaît facilement dans les moments critiques. Quand il faut réorganiser un open-space ou monter des meubles. Ils font toutes les erreurs des débutants. Ils font des cartons avec marqué “trucs” dessus. Ils remplissent les caisses à ras-bord de livres. Ils montent les meubles dans une autre pièce. Et il déclarent très vite que “oh, on a fait vite dis donc !” alors qu’il reste encore bien 3h de boulot.

Lors de mon entretien annuel, mon patron a déclaré qu’il avait eu du mal à me cerner, au début. Que j’étais un élément un peu rebelle et qu’il n’avait pas su tout de suite comment il faudrait me manager.
C’est un fait, j’ai un problème avec l’autorité. La prochaine fois que je suis en entretien et qu’on me demande quel est mon défaut, je répondrai ça. « J’ai un problème avec la bêtise et l’autorité ». Je m’attends à me faire défoncer en retour. J’ai un problème avec les horaires, les dress codes et les ordres dont je ne comprends pas la finalité.
Ce qui surprend quand on constate ça, je suppose, c’est que je n’ai aucun problème à travailler 50h dans la semaine, à me lever à 7h ou à me déplacer un samedi si cela me semble nécessaire et utile. Ou qu’on m’explique clairement pourquoi ça l’est.
Surtout, je ne crois pas que l’autorité se déclare. Au mieux, elle s’entérine. Vraiment, elle se gagne. Si l’autorité m’aide à mieux travailler, renforce ma curiosité et me donne des idées que je n’aurais pas eu, je l’embrasse absolument.
Mais à ce moment là, je ne considère plus que je travaille /pour/, je considère que je travaille /avec/. Je ne suis pas là pour accomplir le désir de quelqu’un, je suis là pour vendre mon expertise (technique, créative etc.) à quelqu’un qui l’utilise. Le salaire n’est pas un droit à donner des ordres, c’est une rémunération sur la qualité du travail effectué.
J’essaie d’appliquer ça quand je me retrouve à manager des gens au jour le jour. C’est pas toujours facile. Parce que tout le monde n’est pas d’accord avec moi. Ils sont nombreux ceux pour qui l’autorité doit avoir été déclarée sur papier. Une fois que c’est fait, ce sont des moutons dociles, mais avant ça, ils vous en feront baver.

Je ne suis pas sûr d’être resté plus de 18 mois consécutifs dans la même boîte. Je suis toujours parti comme un voleur, au gré des opportunités qui se présentent. Parce que c’est facile, je fais un métier demandé où les candidats spontanés laissent souvent à désirer. Je ne me considère pas comme un mercenaire, au pire, peut-être suis-je opportuniste. Je cherche juste un endroit qui saura ne pas générer d’ennui au bout de 18 mois. J’ai bien réussi à trouver une copine comme ça. Alors pourquoi pas un emploi ? Je continuerai à chercher (enfin, techniquement, à errer) jusqu’à trouver.
On peut penser que c’est ridicule. En attendant, y en a qui ont cherché un calice toute leur vie et on en a fait une légende millénaire. Donc bon.

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