C’est ma petite personnal touch de millenial, de me retrouver systématiquement à la conjonction de tout ce qui peut s’effondrer. Ou alors c’est un goût pour les causes perdus et l’auto-sabotage, qui peut vraiment savoir ?
En tant que développeur informatique qui signe sa non-productivité par le refus d’utiliser Copilot pour écrire du code à sa place, en tant que développeur de jeu vidéo dans une industrie en train de se ramasser la gueule sévère, en tant que candidat au CAPES pour devenir prof de maths dans des collèges défavorisés d’une Éducation Nationale abandonnée…
Ça fait des années qu’on se lamente du capitalisme tardif, mais il n’en finit plus de tardifer, à ce stade, on est post-post-tardif. Je sais pas, on a raté un truc, on a quarante ans, on a des postes à responsabilités, on est influents, on est élu un peu partout mais en fait on n’a réussi à rien changer, c’est toujours les boomers de droite qui n’en finissent pas de diriger le monde, on s’est fait berner par le postmodernisme. Et ça semble injuste parce que c’est le même postmodernisme qui performe notre enchaînement mais ne permet pas notre libération : On peut déclarer l’état de guerre par la parole, mais on n’arrive pas à déclarer la paix.
Aidez-moi, je déclare des trucs mais j’ai perdu tout mon vocabulaire, j’ai l’esprit critique ratatiné par l’absence de confrontation à autrui. “En fait t’es juste en colère donc tu dis n’importe quoi ?” ouais voilà, ça, de toute manière les mots n’ont plus aucun sens, qu’est-ce que tu veux que je te dise. J’ai du smoothie dans le crâne.
Je refuse l’IA, mais je suis bien obligé de me confronter au fait qu’elle existe. C’est difficile de l’ignorer, c’est culpabilisant, on passe pour un réac qui refuse les nouvelles technologies auprès des gens qui disent que ça a changé leur vie et t’imagines ce que ça pourra faire dans 5 ans, on n’est pas prêt ! Ça sera encore mieux ! Mais en fait non, c’est de la merde, je sais même pas par où commencer. Mais faut bien que je commence quelque part, que j’ai l’air d’avoir une pensée cohérente sinon juste j’abandonne et ça va pas servir non plus à grand chose d’aller me réfugier dans le néant. Je veux dire, on a “essayé”, cf supra.
Articule ta pensée Julien, t’as fait des études, fais des parties stp. Non, je t’emmerde, je suis sur mon blog, j’écris ce que je veux. Bah alors te plains pas que personne ne va comprendre ce que tu vas dire. MAIS JE NE COMPRENDS MÊME PAS MOI-MÊME CE QUE JE SUIS EN TRAIN DE DIRE PUTAIN. Pourquoi tu cries ? JE CRIE SI JE VEUX DE TOUTE MANIERE PERSONNE M’ENTEND.
Petit a : la perte du “commun”.
C’était une slide quand j’ai présenté Copilot à toute mon équipe. À l’époque c’était juste un pressentiment, et personne n’a réagi à ma slide, j’ai pas assez insisté. C’était en 2023 ? Ça fait 3 ans, on dirait que ça en fait 1000.
La slide disait que le truc le plus auquel il fallait faire le plus attention avec l’IA (à l’époque, c’était surtout de l’auto-complétion de code), c’était de ne surtout pas réinventer la roue. On a un peu plus de 60 ans de connaissances en informatique. On s’est doté de techniques, de méthodes, de briques de savoir, et on se les ait partagées. On s’est construit un langage commun. Un langage pour se promener à l’intérieur du domaine du langage car l’informatique est fondamentalement une discipline de manipulation de symboles pour exprimer des idées et des actions symboliques sur le langage à son tour. Il y a 1000 langages mais de la même manière qu’il y a 1000 langues, on a aussi trouvé le moyen d’exprimer des concepts commun à ces langages sous forme de langages transverses que l’on peut décider ou non de s’approprier, par choix, par contraintes ou par convention.
Ok, je vois que je suis pas clair. On va essayer un truc. Je vais essayer de pas faire de métaphore foireuse.
En informatique, y a des langages : le C, le PHP, le python, le Haskell, le SQL, le javascript etc. Ça sert à parler à la machine. À lui dire additionne ça et ça, et allume tel pixel de l’écran pour afficher le résultat. Ce sont des langages qui s’apprennent. En général, on en apprend vraiment 2 ou 3. Par apprendre, je veux dire “à la dure”, en créant de nouvelles structures mentales dans son cerveau. Mais une fois que c’est ok à partir de là, franchement, n’importe quel nouveau langage c’est juste la même chose que les précédents. Parce qu’on parle à la machine et que la machine, c’est toujours la même.
Mais en fait, l’informatique, c’est aussi parler à d’autres gens, d’autres humains. C’est un médium de transmission de l’information. Le code informatique est la formalisation même de la pensée qu’on y inscrit. Il contient les hypothèses de sa propre exactitude, ses cas limites et les choix qu’on y inscrit. Et il est primordial que le sens qu’on y inscrit puisse être corrigé si les choix que l’on a pu faire à un instant t s’avèrent être erronés. Ok, parfois ça passe par complètement supprimer un paragraphe, ou une page. Mais si chaque fois qu’on veut changer un petit quelque chose il faut réécrire l’ouvrage en entier, c’est qu’il y avait un problème fondamental. C’est-à-dire que c’est facile d’écrire de manière kabbalistique quand s’adresse à la machine, mais ça demande une certaine dextérité de ne plus le faire quand on va vouloir qu’un autre être humain comprenne, perçoive le sens de la pensée qu’on a voulu y mettre. Alors on a construit des manières de s’exprimer pour faire coïncider le langage de la machine et le langage des humains. On a inventé les Design Patterns, des paradigmes, des méthodologies. Et quand on ne pouvait pas faire moins obscur, on a emballé les trucs vraiment techniques dans des librairies et des packages.
Et on s’est partagé tout ça. Un socle de connaissances communes. Comparables. Où l’expertise et le savoir de l’humanité était inscrit de manière durable, catalogué, pérennisé. Si une erreur existait, alors on la corrigeait à un endroit. Si on n’avait pas de connaissance particulière dans un domaine, on était sûr que si on piochait dans l’ouvrage avec le plus d’étoiles, on était certains d’avoir le bon morceau.
On a foutu tout ça a la benne. Il n’y a plus de commun. Il n’y a plus que le développeur en conversation avec la machine (le chatbot du LLM) qui écrit pour la machine et on s’en branle du sens inscrit dans le code tant que ça marche. Parce que l’objectif n’est plus le sens mais la productivité et l’impact, est-ce que le code que j’ai écrit “fais ce qui est demandé”. Fondamentalement, on en est exactement au même point que lorsque l’asso de quartier utilisait du Comic Sans MS ou des WordArt et faisait des fautes d’orthographe pour annoncer la prochaine vente de gateaux. C’est moche, c’est une insulte au design, un crime contre la lange française, mais en fait, tu as très bien compris que c’était lundi 28 mars pour financer la classe verte des CM2, tu vas pas faire chier avec ton élitisme, c’est pour les enfants qu’on fait ça, donne 10 francs plutôt.
Mais plus que l’ignorance délibéré du commun, c’est sa destruction par un travail de sape constant. Maintenir le commun demande de l’énergie, un dévouement, des ressources. Un investissement quasi-monastique. Il faut des gens qui s’asseyent chaque jour devant leur écritoire et recopient, polissent, corrigent les bribes de langage du commun pour qu’elles continuent à pouvoir exister de manière commune.
L’arrivée des LLM c’est la Tour-de-Babelification de la création informatique et, parce que l’informatique est la pierre qui sous-tend tout ce que nous entreprenons au XXIe siècle, c’est l’aboutissement de la fin de toute tentative de commun dans la société.
Chacun s’enterrant dans son propre proto-langage, inintelligible par autrui, compréhensible uniquement par proxy, à travers le chatbot qui infère probabilistiquement ce que l’autre a fait. On ne se parle plus, on construit chacun de son côté ses propres outils, ses propres apps, pour sa propre productivité dans l’aboutissement absolu d’un anarcho-post-capitalisme total du langage lui-même : plus rien ne compte que la fin ultra-personnelle et ultra-personnalisée où le seul commun qui reste (le Modèle, le LLM, il faudrait pouvoir capitaliser les acronymes pour lui donner/rendre sa dimension déique) est possédé par une caste supérieure d’individus dont les seules contraintes sont les limites de leurs propres désirs.
C’est le moment où je me lève de ma chaise et où j’ai envie de hurler MAIS ON EST OÙ LÀ SANS BLAGUE ????? ON ATTEND QUOI POUR SE RÉVOLTER ?
Mais d’abord : petit b : l’erreur fondamentale de l’Idée
L’IA est l’aboutissement de la parole irréfléchie performative, de l’idée auto-réalisatrice qui crée la representation de cette performativité dans l’espace du langage, a l’exclusion des espaces du langage qui modélisent le monde physique (le DLSS5 ne comprend rien à la lumière, les niveaux de Mario sont incohérents)
J’ai écrit cette phrase au réveil. Je suis pas convaincu que ce soit le meilleur moment pour moi d’écrire des trucs. Je me suis dis “je tiens un truc” et c’est la démonstration même de ce que j’essaie de dire. TU TIENS QUE DALLE JULIEN, tu dis des mots qui ne veulent rien dire et tu as utilise “truc” trois fois dans la même phrase, c’est bien la preuve. Maintenant, ton idée elle existera que si tu arrives à l’expliciter, à la rendre intelligible à un autre être humain. J’avoue, parfois j’ai des faiblesses, je bois trop, je fume des cigarette en fin de soirée, c’est complètement débile et là je suis dit “vas-y, écris, et ensuite donne ton texte au chatbot et on va voir ce qu’il comprend”. THAT’S THE FUCKING POINT, DON’T. Mais c’est duuuur. TA GUEULE, ESSAIE, et au pire tu parviendras à une conclusion convenue basée sur un mythe biblique éculé comme au petit a mais si ça alimente ta colère pour renverser ce monde, vas y, ce sera pas perdu pour tout le monde.
Si il y a un seul truc dont je suis sûr que le Droit d’Auteur n’a pas raté, c’est le fait qu’on ne puisse pas breveter/déposer/copyrighter une idée. C’est la réalisation qui compte, l’acte d’entérination dans le réel de l’idée, son instanciation. L’idée ne vaut rien, littéralement. Et parce qu’elle ne vaut rien, elle est inestimable.
Les LLM, par leur capacité à transformer l’expression d’une idée en objet en fait selon moi une sorte de machine à imprimer des faux billets. De faux objets qui existent dans le domaine du langage (avec ou sans l’intermédiation d’un développeur, à ce stade, on ne sait même plus si les chatbots se parlent entre eux, de la machine à la machine, dans un langage qui ne ressemble plus que de très loin au langage humain, de la même manière que les images générées ne ressemblent que de loin à des créations humaines) qui transpirent malgré eux dans le domaine physique par l’hallucination collective des humains qui les prennent pour argent comptant. Il y a actuellement une base américaine sur la Lune parce que Trump a dit qu’il y avait une base américaine sur la Lune et si c’est pas le cas maintenant, ce sera peut-être le cas plus tard, qu’importe il n’y a plus de temporalité, il n’y a plus qu’un gigantesque smoothie de Maintenant qui a exactement la texture et la saveur d’un pokémon.
Il n’en reste pas complètement pétés. Ils ont l’apparence et la saveur du vrai, un peu comme une sorte de creux complémentaire de l’uncanny valley. C’est faux, on le sait, mais c’est sacrément confortable, on y passerait des journées dans cette souille qui fait tourner la tête. C’est cette vidéo cauchemardesque du FPS auto-généré qui ressemble à un mauvais rêve mais qui, image après image, si on ne fait jamais abstraction, si on ne regarde jamais dans sa globalité, semble être un jeu vidéo.
À ce stade de notre civilisation occidentale, pour créer un jeu, il faut la semblance parce que sans la semblance, il n’y a pas d’attente, pas de wishlist, pas de financement, et donc, in fine, pas de jeu. Pour qu’il y ait un jeu, il faut bootstrapper l’idée à partir de rien, c’est à dire à partir d’une idée, c’est à dire à partir de rien. Bootstrapper c’est le mot-clé de la Startup Nation, c’est cramer des ressources dans l’espoir que de la destruction émerge le progrès et la croissance, c’est le gaspillage sacrificiel ultime.
Et parce que tout le monde a une idée, et qu’on a déclaré qu’il n’y a plus aucun obstacle possible entre l’idée et sa prétendue réalisation, parce que tout un chacun, dans un élan de partage universel peut utiliser Le Chatbot, alors, il n’y a plus aucune limite à la destruction. Tout le monde peut gaspiller à loisir tout ce qu’il y a à gaspiller, chacun dans son coin, sans rendre de compte à personne, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien.
Nan mais vas y en fait, on est foutu. Qu’est-ce que tu veux que je te dise. Après, t’es un peu en dépression aussi, Julien, c’est pas étonnant ce nihilisme, tu sais pas quoi faire de toi, le sentiment d’impuissance, tout ça.
D’où, petit c : les mathématiques
Le mec va nous dire que les maths vont sauver le monde. Ça lui ressemble bien tiens. Y a qu’à chercher dans les 23 ans d’archives de ce blog, c’est sa seule obsession. Ok c’est pas la seule, y a les meufs aussi. Une réussite.
Ouais. Les maths comme commun. La démonstration du théorème de Pythagore dans toutes les langues. La causalité, l’implication, l’équivalence, la déduction. Le langage dans son dénuement le plus total, pure manipulation d’idées.
En vrai pas que les maths, l’enseignement et l’éducation en général, mais je connais mes limites.
L’École comme monastère pour traverser cet âge. Enseigner, transmettre ce commun comme base, penser que le savoir et la raison peuvent rendre le monde meilleur.
C’est bien une conclusion de millenial.