Une des raisons pour lesquelles je ne poste plus ici depuis longtemps (c’est loin d’être la seule, mais je sais pas pourquoi, ça m’a frappé hier), c’est que tous les gens que je lis au quotidien sont manifestement plus malins que moi pour discourir sur l’état du monde, ou en tout cas, qu’ils ne semblent pas être accablés d’un syndrome de l’imposteur quand ils se mettent à débiter leurs opinions sur les réseaux sociaux (je parle essentiellement de Bluesky, et je suis depuis 2h à nouveau sur Mastodon le Fediverse et andiré que c’est moins le cas).
Ce que je veux dire, c’est que plus personne parle “de soi”, ou en tout cas quand c’est le cas, c’est toujours une parenthèse au milieu d’autre chose, mais ça reste mal vu car le postulat dominant semble être qu’il faut se poser en démonstrateur objectif de son point de vue.
OR j’ai toujours écrit ici sur ma propre petite personne et continuer à le faire me semble incongru dans cette époque. Ma psy m’a demandé si j’en avais pas marre de toujours tenir compte du regard des autres et j’ai dit que si, évidemment, c’était épuisant, mais en même temps c’est quand même un blog public ici, où je suis lu et où c’est le principe même de subir le regard des autres et elle a répondu (c’était pas le blog le sujet mais same same) que j’avais pas tort mais quand même, qu’est-ce qui vous empêche d’écrire sur votre blog (oui, c’était toujours pas le vrai sujet de la conversation) à part le regard des autres ?
Ça m’a jamais vraiment séduit d’essayer de me faire diagnostiquer TDA avec ou sans H, TSA ou quoi que ce soit. Y a très longtemps on m’avait dit “Ju, t’es Asperger” et après j’avais lu des trucs et pas du tout en fait, mais j’avais gardé l’étiquette et depuis les gens ont raffiné leurs étiquettes, “asperger” s’est décollée toute seule et je ne l’ai plus jamais réutilisée. Y en a certains qui trouvent leur compte à avoir un tampon sur leur carte de personnalité, ça peut servir pour l’administration, mais à mon sens c’est un peu comme de “se marier pour les papiers”, finalement on gagnerait à ce que ce ne soit pas dit (parenthèse sur mon éducation bourgeoise où on aime bien ne pas dire les trucs importants de type maîtresse, enfants cachés et règles de bienséance en société (j’avais un brouillon d’article de blog là-dessus mais en fait je sais pas, allez lire Bourdieu et les Pinçon-Charlot plutôt)). D’un autre côté, parfois ça aide juste les gens à avoir une clé de lecture sur eux-mêmes, en particulier quand ils n’avaient jamais pris conscience du fait que le meilleur moment pour faire les vitres n’était pas systématiquement celui où on est en retard de plus d’une heure pour aller déjeuner chez des gens en banlieue (il ne restait plus rien à manger quand on est arrivé).
Ce qui m’empêche d’écrire ici, et donc sur moi, j’ai fini par décider, c’est l’inaccessibilité prolongée à mes sentiments intérieurs. Cette inaccessibilité n’est pas structurelle chez moi, ce qu’on pourrait soupçonner de base parce que je suis un mec et que le patriarcat m’impose ses diktats de cacher mes larmes et de maquiller/transformer tous mes sentiments en colère/violence ; j’en veux pour preuve les vingt-trois ans de posts qui se trouvent sous celui-ci.
La première hypothèse, ça a été de me dire qu’il y a peut-être zéro sentiments à l’intérieur de moi et qu’à force de (me) répéter que j’ai « une vie intérieure très riche » je ne fais que me leurrer moi-même et que ce que j’entends c’est juste un robinet mal fermé qui fait ploc ploc sur le fond d’un seau percé. La tristesse de cette image, franchement.
Je me suis dit ça un moment donc (”Julien, ça s’appelle une dépression”). Mais hier je suis allé au cinéma voir Disclosure Day de Spielberg et j’ai pleuré comme une madeleine pendant tout le dernier tiers du film et ça m’a rappelé que j’étais pas obligé d’attendre de payer soixante balles toutes les deux semaines pour chialer, que je pouvais tout à fait le faire en illimité grâce à ma carte UGC.
Et là ça m’a frappé. En fait ça m’avait déjà frappé la semaine dernière en allant lire et en participant à la ManifestoJam2026 : l’art politique ne m’apporte pas grand chose parce que je suis déjà baigné dans une bulle de quasi-gauchistes et y aurait sûrement plein de choses à dire dans un blog post sur la bourgeoisie et le fait de fantasmer un état du monde qui n’est pas en adéquation avec ses propres valeurs et blabla ; ce que je veux, c’est des gens qui me racontent ce qu’ils ressentent.
Parce que je suis infoutu d’arriver à formuler correctement ce que je ressens si je ne l’ai pas vu formuler ailleurs. C’est pas limité à ce que je ressens. J’ai toujours appris mes compétences par mimétisme et par l’exemple. Mais l’identification de ses propres sentiments c’est pas une compétence, I am my own fucking brain. Sauf que ben…
Non mais les vingt-trois ans de posts ci-dessous, c’était quoi alors ?
Est-ce que ce ne serait pas qu’une rétroprojection de mes propres sentiments vu par le prismes des séries télé américaines, des 150 films et des 22 livres que je dévorais chaque année qui me permettaient d’articuler, par patchwork et collage ce que je ressentais effectivement faute d’arriver à le faire directement à partir des sentiments bruts ?
Le cinéma, les séries, la littérature pour comprendre les humains.
La SF pour comprendre le monde, se projeter dans les possibles, extrapoler des exercices de pensées que je n’aurai pas réussi à dérouler tout seul.
Je n’ai jamais cherché à m’échapper, la fantasy à ce titre m’a toujours barbé et je fais partie de ceux qui s’en foutent complètement du lore dans les jeux vidéo. Le monde commun m’est assez incompréhensible pour que j’aie la curiosité d’aller voir ailleurs. Il m’est apparu devant la salle comble de Backrooms que l’horreur avait peut-être la même fonction pour les autres gens d’aller se promener dans d’autres contrées étranges (l’angoisse, le frisson) pour [s’abstraire/se soustraire/expérimenter autre chose que] des sentiments plus quotidiens ? Les sentiments plus quotidiens (l’amour, la culpabilité, l’amitié, la confiance…) m’étant déjà bien assez complexes, je n’aime pas trop trop l’idée de m’imposer d’avoir peur au cinéma. On n’est pas venu ici pour souffrir, OK.
J’ai aussi un peu pleuré dernièrement en lisant Le Cycle de vie des objets logiciels de Ted Chiang (une longue nouvelle de 2010 publiés dans le recueil Expiration) où, sans spoiler, j’en recommande fortement la lecture, on explore la relation entre la protagoniste et une IA, avec en trame de fond une réflexion sur la relation aux enfants et l’éducation, les relations amoureuses etc.
J’ai lu la nouvelle en anglais. Je lis les romans en VO quand ils sont en anglais, par principe. Je me suis demandé si la lecture en anglais, les visionnages en anglais de série et de film n’avait pas un effet anesthétique sur l’empathie sentiment ressenti par la barrière inhérente au fait que ce ne soit pas ma langue maternelle. Anesthésiant qui est plus faible quand il est enrobé des violons de John Williams et de la photo de Janusz Kamiński ; anesthésiant qui est plus fort quand on est à l’écrit et qu’on me parle d’un sujet clivant comme l’intelligence artificielle.
En tout état de cause, j’ai terminé la nouvelle en me posant la question, mainte fois retournée, toujours esquivée parce qu’elle me titille et m’agace, de savoir si j’ai jamais vraiment eu une relation amoureuse où l’un l’autre care about each other. Et je l’écris en anglais, la distance encore. Le snobisme de parler anglais au milieu d’une réflexion en français.
Je n’ai presque pas mentionné le jeu vidéo ici parce que je ne l’utilise pas comme exploration des sentiments mais bien pour son rôle de divertissement pascalien et l’illusion qu’il donne d’être malin (”the illusion of clever”) qui, par le contrôle, enlève la distance de l’expérience rapportée, elle-même exacerbée par la paralysie de la performance, de faire “le meilleur score, le meilleur choix”. Le paradoxe c’est qu’en étant aux commandes du personnage, l’issue de son périple m’apparaît comme de l’ordre de la destinée écrite par une puissance supérieure (l’Auteur) qui me semble bien plus m’être imposée/plaquée que dans un roman/film où, finalement, l’identification aux sentiments/personnages est plus forte alors même que le destin y est, littéralement, écrit à l’avance. (Exception notable, Wednesdays, qui m’a fait verser ma larme, mais il y est explicite dès le début qu’il y a pas de mauvais choix, pas de mauvaise manière de dérouler l’expérience inéluctable du protagoniste)